Nantes : « Convaincre les usagers qu’ils peuvent revenir en confiance dans les transports publics », espère Pascal Bolo

INTERVIEW Pour 20 Minutes, Pascal Bolo, le président de la Semitan, fait un point sur la situation des transports publics à Nantes en période de déconfinement progressif

David Phelippeau

— 

Le nettoyage d'un tram de la Tan en avril dernier.
Le nettoyage d'un tram de la Tan en avril dernier. — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • Pascal Bolo, le président de la Semitan (Société d’économie mixte des transports en commun de l’agglomération nantaise), avoue que la fréquentation des transports publics nantais est loin d’être redevenue normale.
  • Des mesures sanitaires aussi bien pour les salariés de la Semitan que pour les usagers sont toujours effectives dans les transports.
  • Le président de la Semitan craint « une crise majeure » des transports publics.

Lui non plus n’échappera pas à la crise. Le transport public français va subir à coup sûr de plein fouet les conséquences du coronavirus. A Nantes, l’offre commence progressivement à redevenir normale, la fréquentation en est encore bien loin. Pour 20 Minutes, Pascal Bolo, président de la Semitan, fait le point sur la situation des transports publics nantais en période de confinement/déconfinement et sur l’avenir financier qui s’annonce très compliqué.

Pouvez-vous déjà nous donner quelques chiffres de l’offre et de la fréquentation de ces dernières semaines ?

Pendant le confinement, la fréquentation était de 8 à 10 % de l’habituelle, soit presque 90 % de moins. Ce qui nous avait conduits à réduire drastiquement l’offre, elle s’élevait à 20 ou 30 %. Depuis le déconfinement, on monte en charge progressivement jusqu’à être cette semaine dans une situation où en matière de tramways, on est à l’offre maximale, et en matière de bus, on est en jour vert, c’est-à-dire l’offre normale d’un mois de juin. On a aujourd’hui une offre de transports qui est à 94 % du maximal en plein hiver. La fréquentation est remontée entre 40 et 45 %.

Est-ce possible encore de respecter la distanciation sociale ?

Oui, à ce niveau-là, on respecte la distanciation sociale quasiment tout le temps. Mais, de plus en plus, on va avoir des pointes à 100 personnes par tramways (30 ou 40 en permanence actuellement) et là, on aura du mal à respecter la distanciation sociale. Pour information, un tram peut prendre 220 personnes en tout. C’est pour cette raison qu’on espère qu’à partir du 22 juin (troisième partie du déconfinement), on va avoir des assouplissements sur l’exigence de distanciation sociale parce que de toute façon si notre fréquentation continue à monter, on ne sera plus en mesure de la respecter.

Quelles sont les règles pour les usagers ?

Trois règles essentielles : distanciation sociale, le port du masque obligatoire et aussi jusqu’à mardi, on avait interdit l’entrée par la porte avant. On protégeait ainsi le conducteur de tout contact et on limitait la capacité du véhicule car on mettait des rubalises pour neutraliser la partie avant du véhicule. Depuis mardi, on peut entrer par la porte avant du véhicule et on revient à la validation obligatoire. Les contrôles vont aussi reprendre. Enfin, nous avons installé des distributeurs de gel hydroalcoolique dans les bus, chronobus et trams.

Quelles étaient les mesures de protection des salariés ?

Nous leur avons fourni des masques, ils étaient obligatoires pour les conducteurs. Nous avons levé les vitres anti-agression qui se sont transformées en vitres anti-Covid, en plus de la neutralisation de la partie avant du véhicule [plus effective depuis mardi]. Pendant plusieurs semaines, la prise de service se faisait au dépôt après désinfection des véhicules, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui compte tenu de l’offre. On ne pouvait pas proposer l’offre quasi maximale avec des contraintes de retour au dépôt à chaque changement de services.

Les usagers respectent-ils bien les mesures sanitaires mises en place ?

Globalement oui, c’est très bien respecté, notamment le port du masque. On en a distribué plus de 5.000 au début du déconfinement. On a bien sûr quelques récalcitrants qui augmentent avec la hausse de la fréquentation. On sent également un peu de relâchement. On retrouve autour de Commerce des soucis de deal, de racket ou d’alcoolisation, des situations qui étaient déjà présentes avant le confinement. Il y a un noyau d’individus qui pourrisse l’ambiance. En début de semaine, des passagers se battaient entre eux dans le tram. Un de nos agents s’est fait cracher dessus.

Comment vos agents de prévention et de contrôle vivent la situation ?

Ils sont particulièrement sensibles à la question du contact direct et rapproché avec le public. C’est pour ça qu’on a suspendu le contrôle des titres de transport [ils ont repris mardi], ce n’était pas la peine de créer des occasions de tension et contacts très rapprochés. On a alors transformé nos contrôleurs en agents de médiation et de prévention, plutôt sur les quais que dans les véhicules. Il n’y a pas eu un droit de retrait à la Semitan.

Selon vous, y aura-t-il un avant et un après Covid-19 ?

Forcément. D’abord, il y aura une crise majeure. Celle de la crise de l’économie du transport public parce que ce n’est pas tout à fait demain la veille qu’on retrouvera le niveau de fréquentation qu’on avait avant la crise. A l’avenir, cela va avoir des conséquences sur les moyens et sur l’économie générale des transports publics. Je crains que le gouvernement n’ait pas bien pris la mesure de la crise qui se dessine.

Vous avez l’impression que le secteur du transport public est délaissé par le gouvernement ?

Dans les mesures qui ont été annoncées pour les collectivités locales, il y a un peu plus de 3 milliards pour les départements essentiellement pour couvrir leurs nouvelles dépenses et l’augmentation brutale du nombre d’allocataires du RSA, mais en matière d’économie du transport public, on va droit vers une crise majeure car il n’y a pas d’économie du transport public avec une baisse brutale de la fréquentation telle qu’on l’a connue. Cela risque de poser des problèmes très importants à courte échéance. D’autant plus que le versement mobilité qui est la principale ressource du transport public urbain est en chute libre en termes de recette. On va se retrouver avec des trous considérables dans le budget.

Vous avez déjà une estimation du manque à gagner ?

On a pris des mesures de gratuité pour les abonnés pendant deux mois. Au total, avec la baisse du versement mobilité, on pourrait se retrouver en 2020 avec un manque à gagner de recettes de toute nature de 20 millions d’euros pour la Métropole. C’est tout à fait considérable. Heureusement, on a un budget annexe des transports qui était en très bonne santé, sinon on serait en grandes difficultés dès cette année.

Comment regagner la confiance des habitants ?

C’est l’enjeu majeur. Dans les enquêtes d’opinion, les transports publics ont été identifiés comme le deuxième foyer possible de contamination après les boîtes de nuit. Regagner la confiance des habitants, c’est quelque chose d’essentiel. On fait beaucoup pour le nettoyage des véhicules. Là, par exemple, on va désinfecter avec un nouveau procédé qui permet d’aller dans tous les recoins. On va faire beaucoup d’efforts pour convaincre les usagers qu’ils peuvent revenir en confiance dans les transports publics. La solution ne doit pas être le retour à la voiture, ça serait évidemment terrible pour le fonctionnement de nos villes.