Pourquoi le rap n'est pas si éloigné de la philosophie (et c'est un enseignant qui le dit)

INTERVIEW Francis Métivier, philosophe et prof en lycée dans le Maine-et-Loire, donne une conférence mardi à Nantes à l'occasion du festival Hip Opsession...

Propos recueillis par Julie Urbach

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Oxmo Puccino le 18 Septembre 2010 lors du concert Rock sans Papiers à Paris Bercy.  Lancer le diaporama
Oxmo Puccino le 18 Septembre 2010 lors du concert Rock sans Papiers à Paris Bercy.  — STEPHAN NORSIC/NORSIC/SIPA
Francis Métivier, 53 ans, sera de passage à Trempolino ce mardi à 19h, accompagné du rappeur Kad’krizz, pour une conférence un peu particulière, dans le cadre du festival Hip Opsession. Ce philosophe, enseignant en lycée à Saumur (Maine-et-Loire), a écrit l’ouvrage Rap’n Philo en 2014. Il y détaille les surprenants points communs entre le style musical et sa discipline.

En quoi rap et philo font-ils bon ménage selon vous ?

Malgré les apparences, ce sont deux formes très proches. Le premier point commun est un sens critique assez évident, pas forcément pour démolir les choses mais pour en construire de nouvelles. Dans le rap, ce jugement peut aller jusqu’à la subversion, comme Socrate ou Nietzche qui n’ont pas hésité à remettre en cause les autorités établies à leur époque.

Vous dites qu’il y a aussi un questionnement commun sur le sens des choses…

Il y a chez les rappeurs la nécessité de s’interroger sur des réalités abstraites : l’identité, la question du moi, sa place dans l’univers, dans la société… Bien sûr, les modes d’expression sont différents mais il y a un réel goût commun pour les questionnements métaphysiques. Dans le rap, que j’ai beaucoup écouté pour écrire le livre, le temps est le thème principal : il y a cette volonté d’avancer mais pas trop vite, tout en ayant cette crainte obsessionnelle de la régression. Dans le rock, avec lequel j’ai commencé, le thème abordé est plutôt l’amour.

Pourquoi on a du mal à percevoir tout ça ?

Je ne parle que des rappeurs qui valent le coup mais pour certains, ça vaut la peine de dépasser les apparences. Par exemple, il y a cette chanson de Booba, Caramel, que tout le monde déteste. Derrière le bling bling, il y a une construction dialectique en trois parties. Au départ, il étale ses richesses matérielles mais la deuxième partie est une antithèse où il flippe en pensant à son passé. Il essaye enfin de retrouver une raison et se dit qu’il peut aller de l’avant, avec moins d’orgueil. Il y a une morale qu’il faut aller chercher malgré les apparences détestables qu’aiment se donner certains rappeurs.

 

Il y a des raps où c’est plus évident ?

Oui, avec Oxmo Puccino par exemple, qui propose un rap plus poétique. D’un point de vue philosophique, Kierkegaard partage des thématiques analogues, avec un souci davantage esthétique que logique. Des rappeurs empruntent aussi des formules, comme Youssoupha et « L’enfer c’est les autres », de Sartre. L’intérêt, c’est que c’est bien utilisé : ce n’est pas des phrases plaquées comme le font certains hommes politiques.

Et quand ce sont les élèves qui utilisent des citations de rappeurs… ?

Je n’incite pas à le faire, surtout au bac, on ne sait pas sur qui on tombe… Il faut là encore que la phrase s’inscrive dans un raisonnement construit personnellement par l’élève. Si c’est juste pour décorer, que ce soit du Spinoza, du Nekfeu, du rock ou de la poésie, on se fait saquer !