Les jurés à l'heure du premier jugement

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Rien ne les prédisposait à se retrouver là, tous ensemble, dans cette salle d'audience. Tirés au sort sur les listes électorales, les quarante jurés de la nouvelle session de la cour d'assises viennent d'horizons très divers. En ce lundi, il y a Nathalie, de Couëron, secrétaire commerciale de 43 ans. A côté, c'est Stéphane, analyste-programmeur de 37 ans, qui habite Saint-Sébastien-sur-Loire. Derrière, Jocelyne, 60 ans, vient de Saint-Nazaire, où elle est assistante maternelle. Elle non plus ne connaît pas son voisin, Jérôme, 33 ans, qui est agriculteur à Geneston.

Pourtant, tous ont un point commun : ils sont appelés à juger leurs concitoyens. Des concitoyens qui commis l'infraction à la loi la plus grave qui est : un crime. Quatre d'entre eux seront ainsi jugés lors de cette session mensuelle de décembre. Deux pour avoir renversé volontairement un conseiller municipal de Piriac-sur-Mer en avril 2003 ; un second pour des viols et des agressions sexuelles sur une mineure. Le dernier est accusé d'avoir assassiné puis violé Ludivine, la jeune femme de 23 ans retrouvée morte en mai 2004 à Guérande.

« C'est la journée la plus importante de la session »

A l'issue d'un second tirage au sort, ils ne seront finalement que douze à siéger aux côtés du président, mais tous sont invités à découvrir les coulisses de la justice lors d'une journée de formation. Méconnue, elle consiste à « leur donner toutes les clés nécessaires à leur prise de décision », résume André Lourdelle, le président de la cour d'assises de Loire-Atlantique. « Pour moi, c'est la journée la plus importante de la session. Dans d'autres juridictions, elle est réduite à un après-midi. C'est pourtant une lourde responsabilité que de mettre des gens en prison. »

A Nantes, pour accueillir ses jurys populaires, la justice met les petits plats dans les grands. Toute la matinée, les acteurs du jeu judiciaire viennent se présenter aux jurés, les uns après les autres. Président, procureur, avocat... chacun explique son rôle et les contraintes de son poste. « Juger, condamner ou acquitter quelqu'un est une épreuve dont personne ne sort indemne », prévient Patrick Mignot, vice-président du tribunal chargé de l'application des peines. « Vous n'allez pas voir la partie la plus belle de la société. Beaucoup d'accusés sont des gens sur lesquels les autres institutions ont échoué avant nous. »

« Il y a des choses qu'on ne peut pas leur raconter »

L'après-midi, place à la pratique. Le groupe des jurés se scinde en deux, pour visiter la maison d'arrêt en centre-ville et le centre de détention à Nantes nord. « Il y a des choses qu'on ne peut pas leur raconter », justifie André Lourdelle. « A la maison d'arrêt, où il y a jusqu'à six détenus par cellule, ils verront ce qu'est le bruit, l'odeur ou de ne pas pouvoir ouvrir la porte qui est devant soi. »

Au centre de détention, c'est ainsi une grosse « claque » que se prend Kim, 40 ans, artiste-plasticien rezéen. Pendant trois heures, lui et le groupe vont arpenter de long en large l'établissement, guidés par deux surveillants. Parloirs, ateliers informatiques, quartier disciplinaire, salon de coiffure... tout y passe. Parfois, l'univers carcéral se fait plus bienveillant, comme à la bibliothèque. La couleur bois du parquet, les toiles de détenus sur les murs, la musique classique en fond sonore ou encore l'odeur des plantes vertes offrent un contraste saisissant avec la lumière blafarde des néons des couloirs, longs et froids. « On se croirait à l'extérieur », souffle même Sophie, 24 ans. Malgré ce sentiment d'oppression permanent, la jeune femme estime qu'elle n'aura pas de scrupules à envoyer un accusé en prison. « Les faits reprochés risquent de davantage nous préoccuper que les conditions de détention. »

Guillaume Frouin