Résultats des municipales : « Une avancée significative est en marche » pour la féminisation de la politique selon Mérabha Benchikh

INTERVIEW Alors que plusieurs femmes ont été élues maires dimanche, la sociologue Mérabha Benchikh revient pour « 20 Minutes » sur cette féminisation de la politique

Propos recueillis par Béatrice Colin

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Jeanne Barseghian, nouvelle maire EELV de Strasbourg. Le 18 juin 2020.
Jeanne Barseghian, nouvelle maire EELV de Strasbourg. Le 18 juin 2020. — G. Varela / 20 Minutes

A 30 ans, l’écologiste Léonore Moncond'huy a mis fin à 42 ans de gestion socialiste à Poitiers. A Strasbourg, c’est aussi une membre d’EELV qui a accédé à la tête de la mairie de Strasbourg, Jeanne Barseghian. A 250 km de là, Anne Vignot, portée par une liste d’union de la gauche, prend aussi ses marques à Besançon.

Les municipales de 2020 ont été marquées par une vague verte, mais aussi par l’élection de nombreuses femmes à la tête de grandes villes. Depuis dimanche, la moitié des dix communes les plus peuplées de France sont dirigées par des maires au féminin, dont Paris et sans doute Marseille. Une tendance qui gagne aussi les communes plus petites. En Aveyron, les habitants de Millau ont ainsi élu pour la première fois une femme, la socialiste Emmanuelle Gazel, 42 ans.

Si ces mandats restent encore majoritairement aux mains des hommes, la féminisation fait son chemin. Mérabha Benchikh, docteure en sociologie et chercheure associée au Laboratoire CNRS DynamE de l'Université de Strasbourg, auteure de Femmes politiques : « le troisième sexe » ?, a répondu aux questions de 20 Minutes.

Avec l’arrivée en tête de nombreuses femmes dimanche soir, peut-on dire qu’une nouvelle ère s’ouvre en politique ?

Je ne connais pas encore les chiffres exacts de la proportion de femmes élues maires mais ce qui est certain, c’est qu’une avancée significative est en marche, notamment grâce aux lois sur la parité et à l’évolution des mentalités à normaliser – mais pas encore à banaliser – l’entrée des femmes en politique. Après coup et pour bilan de ces élections municipales 2020, les données concernant l’égalité femmes-hommes constitueront des indicateurs objectifs sur la parité qualitative et pas que quantitative : à savoir le réel partage du pouvoir et de la représentation dans les exécutifs locaux avec les statistiques du nombre de femmes maires de communes, de métropoles voire d’intercommunalités où, pour ces dernières, peu de femmes y étaient présidentes. Autre indicateur significatif dans cette analyse : celui de la pérennité de la hiérarchisation et de la répartition sexuée des délégations dans les municipalités qui était jusqu’à là à l’œuvre. A voir donc si les mêmes postes et délégations seront automatiquement attribués selon que l’on soit femmes et hommes sur la base de représentations naturalisées.

Toutefois au vu des premiers résultats de dimanche soir, des femmes ont pu remporter ces élections dans de villes importantes comme Nantes, Strasbourg, Besançon, Lille, Paris, Marseille [une incertitude demeure pour cette dernière] – pas forcément pour la première fois d’ailleurs. Bien que plus nombreuses à être têtes de listes pour ces élections municipales, les femmes ne représentent pas encore la moitié des premières élues malgré quelques symboles et images fortes de cette campagne 2020 que l’on n’avait pas forcément l’habitude de voir.

Pour la plupart, ces femmes n’ont pas fait de leur genre un argument. Est-ce aussi là le changement ?

Pas forcément car par le passé, nombre de femmes n’avaient pas fait campagne sur leur identité de femme – le contraire existait aussi d’ailleurs pour quelques femmes à emprunter des attributs masculins pour faire de la politique comme ses pairs voire ses modèles, les hommes politiques et se faire accepter dans ce milieu si machiste au registre guerrier. En dehors du « cas » Ségolène Royal durant la présidentielle de 2007 qui avait beaucoup joué sur son identité de femme – oiseau rare dans le champ politique pour ce type d’élection au plus haut niveau – une partie de l’opinion publique, des médias et surtout des concurrents compétiteurs masculins dans le jeu politique, occultent souvent que certains hommes aussi, mettent en avant et valorisent cette identité masculine voire viriliste pour remporter les élections. J’ai évoqué Ségolène Royal en 2007 comme j’aurai pu mentionner Nicolas Sarkozy à travers son habitus et son hexis corporel dans le jeu politique.

Pour revenir à ces élections municipales de 2020, on constate, en premier lieu, que l’on retrouve régulièrement deux profils-types de femmes en politique : celles d’un âge avancé, ayant un ou pas d’enfant, militantes chevronnées et très expérimentées dans l’exercice politique comme Martine Aubry, Anne Hidalgo et Anne Vignot. De l’autre côté, les quadras plus jeunes, très diplômées et ayant également une expérience politique d’élue voire de collaboratrice qu’on a tendance à effacer avec cependant, des déterminants sociaux méritant d’être affinés tels que Johanna Rolland ou Jeanne Barseghian. De plus, ces femmes, nouvellement ou anciennement élues, ont souvent tendance à se réclamer « féministe » au sens premier de la définition du terme : c’est-à-dire l’égalité prônée entre femmes et hommes dans tous les domaines, politique compris.

Dans les grandes villes, on constate que ce sont surtout des femmes de gauche et écologistes qui accèdent à ces fonctions. Y a-t-il une différence entre partis sur la féminisation des candidates ?

Clairement et depuis plusieurs années où la tendance voudrait que davantage de partis de gauche fassent confiance aux femmes. Certains idéaux d’égalité inciteraient à être en adéquation entre discours et actes même si l’écart subsiste. En ce sens, certains partis comme EELV se définissent clairement comme parti féministe dans leurs statuts avec parfois même une commission de vigilance en leur sein. Cependant, il ne faut pas idéaliser non plus car la bataille reste rude dans le jeu politique tant entre militantes et militants qu’entre élus, hommes ou femmes, et par conséquent, la convoitise de certains postes, certaines places, et fonctions restent de mise où tous les coups sont permis même entre camarades…