Résultats des municipales : La vague verte, symbole d'une fracture territoriale ?

POLITIQUE Alors que les Européennes avaient été marquées par une fracture territoriale, entre un vote LREM en ville et RN en zone périphérique, la donne est loin d’être la même pour ces élections locales

Béatrice Colin

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Enveloppe mise dans une urne.
Enveloppe mise dans une urne. — A. GELEBART / 20 MINUTES
  • En 2019, les élections Européennes avait montré un clivage entre le vote urbain tourné vers LREM et celui périphérique plus acquis au Rassemblement national.
  • Un an plus tard, ces résultats sont loin d'être calqués sur le même schéma, les deux partis n'ayant pas confirmé leur poussée. Par contre, une fracture a vu le jour avec une poussée verte, très urbaine.
  • Celle-ci n'est toutefois pas révélatrice d'un vote uniquement bobo, éloigné des zones péri-urbaines, elle est aussi portée par les plus précaires.

Il y a un an, les élections européennes mettaient en lumière une fracture territoriale forte, moins d’un an après le début de la crise des « gilets jaunes ». Une rupture entre deux votes, un plus urbain tourné vers La République en marche, l’autre périphérique tenté par le Rassemblement national.

Deux partis en perdition lors de ces  élections municipales. L’un comme l’autre n’ayant pas réussi à confirmer leur ancrage dans le panorama politique local.

« C’est un mauvais cru pour le Rassemblement national qui, malgré la prise de Perpignan, compte deux fois moins d’élus municipaux. Et pour En Marche c’est très compliqué. Nous n’avons donc pas retrouvé la fracture des Européennes, mais on peut par contre voir l’esquisse d’une autre fracture, avec un vote Europe Ecologie-Les Verts qui a sur-performé dans les grandes villes où le maire socialiste ne se représentait pas », relève le directeur général adjoint de l’institut de sondage l’Ifop, Frédéric Dabi.

Verts des villes et pas des champs ?

Un verdissement des grandes villes qui a pris racine il y a plusieurs années et s’est accentué au fil des élections. Mais il a par contre encore du mal à s’implanter en zone périurbaine. « Cette fracture entre les villes et les périphéries, nous l’avons repérée il y a une vingtaine d’années. Elle n’a jamais été aussi forte et accentuée qu’aujourd’hui, cela se creuse », confirme Michel Bussi qui a enseigné la géographie à l’université de Rouen-Normandie.

Enveloppe mise dans une urne.
Enveloppe mise dans une urne. - A. GELEBART / 20 MINUTES

S’il a senti monter les écologistes, pour ce spécialiste en géographie électorale, « la grande nouveauté c’est qu’ils sont passés devant le Parti socialiste ». Un phénomène « très corrélé à la taille de la ville, ce qui est moins vrai dans les villes moyennes », poursuit-il.

La vague verte a donc submergé les métropoles, sans atteindre les zones périurbaines, moins réceptives aux programmes souvent plus politisés. Dans les villes de plus petite taille, la prime au sortant a souvent aussi joué dès le premier tour. « Dans les sous-préfectures on connaît plus ou moins son maire, alors que dans les grandes villes, il est plus éloigné », reconnaît le géographe.

Les résultats des municipales

Et les points de divergences ne s’arrêtent pas là. Dans les métropoles, les populations sont surdiplômées, avec une vision sur le monde différente de celle que l’on peut avoir en zone plus rurale, plus cosmopolite comme sur la question des migrants par exemple. Une perception bien éloignée des préoccupations quotidiennes dans les bourgs plus ruraux.

Un peu à l’image de ce que l’essayiste britannique David Goodhart a nommé les « anywhere », ceux qui sont partout, nos bobos à nous. Et à l’opposé desquels se trouvent les « somewhere », ancrés dans leurs territoires et vivant en périphérie. Que certains ont parfois assimilé aux « gilets jaunes », ces travailleurs invisibles qui doivent vivre en banlieue et prendre leur voiture pour aller bosser à défaut d’avoir accès aux transports en commun.

Des « gilets jaunes » pas si périphériques

Si une partie n’a pas dû se déplacer aux urnes, gonflant les rangs des abstentionnistes, pour Michel Bussi, les voix contestataires des « gilets jaunes » se sont certainement aussi tournées vers les représentants de la gauche plurielle, dans sa nouvelle forme, où le PS n’occupe plus forcément le statut de leader hégémonique. Tout comme celles des Insoumis engagés parfois aux côtés des écologistes dans ces alliances.

« Les gilets jaunes n’étaient pas que dans la France périphérique, on les a aussi retrouvés aux ronds-points des grandes villes et dans les quartiers populaires qui ont voté à gauche. Ils ont quand même été à l’origine d’une repolitisation et ont remis au goût du jour un clivage gauche-droite, avec une revendication de justice sociale qui est celle de la classe moyenne ouvrière. On a tort de voir dans la poussée verte qu’un vote bobo, c’est un vote citoyen assez populaire qui parle aux précaires », insiste l’enseignant de l’université de Rouen.

Dans ces élections municipales, il n’y aurait donc pas un vote vert des urbains qui prennent leur vélo en opposition à celui d’une France périphérique qui galère avec ses problèmes de prix d’essence. Une vision bien trop binaire. « Ceux qui parlent d’un électorat vert bobo mondialisé en ville, ça ne veut rien dire, derrière il y a un programme et des idées. Certains électeurs qui ont voté pour Hidalgo à Paris ont un vélo, mais certains ont aussi une voiture », relève Frédéric Dabi, pour qui par contre ce vote vert a peut-être été parfois instrumentalisé « pour faire du dégagisme ».

A l’image de ce qui s’est passé dans la cité phocéenne où le Printemps marseillais de Michèle Rubirola devrait mettre fin à 25 ans de règne de la droite incarnée par Jean-Claude Gaudin. Ou encore à Bordeaux, où l’écologiste Pierre Hurmic et ses alliés de gauche ont réussi à déjouer toutes les prévisions en battant la droite installée sur les rives de la Garonne depuis 75 ans.