Municipales 2020 : Au Havre, la drôle de campagne d'Edouard Philippe

REPORTAGE Dans la dernière ligne droite de la campagne pour le second tour des municipales, les colistiers d'Edouard Philippe au Havre s'activent pour faire gagner le Premier ministre

Laure Cometti

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Jean-Baptiste Gastinne et Edouard Philippe dans les rues du Havre, le 23 juin 2020. Lancer le diaporama
Jean-Baptiste Gastinne et Edouard Philippe dans les rues du Havre, le 23 juin 2020. — Sameer Al-DOUMY / AFP
  • Le Premier ministre Edouard Philippe brigue la mairie du Havre, qu’il a gérée de 2010 à 2017, succédant à son mentor Antoine Rufenacht.
  • Le chef du gouvernement, accaparé par les dossiers nationaux, mène une campagne particulière dans la cité portuaire.
  • S’il l’emporte le 28 juin face au candidat divers gauche Jean-Paul Lecoq, il restera toutefois à Matignon tant qu’Emmanuel Macron le souhaitera.

Une très légère brise souffle sur la place de la Liberté, où le marché Sainte-Cécile attire quelques habitants, masqués, mardi matin. « En mars, on avait le vent de face. Aujourd’hui, on a l’impression d’avoir le vent dans le dos ! » Jean-Baptiste Gastinne tente la métaphore marine pour décrire la campagne d’Edouard Philippe pour les municipales au  Havre. A quelques jours du second tour, l’actuel maire de la cité portuaire, colistier du chef du gouvernement, est venu « convaincre les électeurs d’aller voter », alors que Le Havre a enregistré un taux d’abstention de 60 % le 15 mars, supérieur de cinq points à la moyenne nationale.

Le maire du Havre, Jean-Baptiste Gastinne, le 23 juin 2020 sur un marché.
Le maire du Havre, Jean-Baptiste Gastinne, le 23 juin 2020 sur un marché. - L. Cometti / 20 Minutes

Le Premier ministre, lui, n’est pas là ce mardi. En semaine, il reste à Matignon, occupé à gérer les dossiers nationaux alors que les rumeurs de remaniement s’intensifient. Le week-end, il met sa casquette de candidat et se rend au Havre, comme samedi dernier. Pas de meeting, ni de réunions d’appartement. Le chef du gouvernement communique via les réseaux sociaux et, quand il vient, il va à la rencontre des habitants dans les rues de la ville ou participe à des rencontres avec des professionnels, comme des soignants dernièrement. Ses colistiers, pour leur part, s’activent dans la dernière ligne droite de la campagne, sur les marchés, en faisant du « phoning » (du démarchage téléphonique), du boîtage (distribution de tracts dans les boîtes aux lettres) et du collage d’affiches.

« Quand il vient, ça a un effet extraordinaire »

Une double campagne, qui fait dire à certains, comme le patron des communistes Fabien Roussel, que l’ancien maire du Havre (2010-2017) est un « candidat fantôme ». « Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là qu’il ne nous booste pas », rétorque sa colistière Louisa Couppey. « Il nous parle souvent, par visio, par messages. Et quand il vient, ça a un effet extraordinaire ». « Même avant la campagne, il ne venait que sporadiquement », tacle son adversaire, le député communiste Jean-Paul Lecoq. Sa liste divers gauche « Un Havre citoyen » est arrivée en deuxième position le 15 mars dernier, avec 35,87 % des suffrages, derrière la liste du Premier ministre (43,59 %), soutenue notamment par LREM.

Retrouvez les résultats du premier tour au Havre

Alors qu’il avait été réélu dès le premier tour en 2014, Edouard Philippe a été mis en ballottage cette année. « Quand on tractait en mars, les gens nous parlaient de la réforme des retraites. C’est plus facile de faire campagne aujourd’hui, car Edouard a été à la hauteur de cette période extrêmement difficile », observe Jean-Baptiste Gastinne. Dans le camp adverse, cela fait grincer des dents. « Certains électeurs ont oublié qu’Edouard Philippe est l’homme du 49-3 », constate Thierry Augereau, colistier de Jean-Paul Lecoq, bien déterminé à le leur rappeler lorsqu’il tracte au marché de la Mare-au-Clerc.

Un colistier de la liste divers gauche «Un Havre citoyen», sur le marché de la Mare-au-Clerc, le 23 juin 2020.
Un colistier de la liste divers gauche «Un Havre citoyen», sur le marché de la Mare-au-Clerc, le 23 juin 2020. - L. Cometti / 20 Minutes

Un duel serré, l’abstention déterminante

A l’échelle nationale comme dans sa ville, la cote de popularité du Premier ministre a connu une embellie au fil de la crise du coronavirus. « Il a démontré que c’était un bon pendant cette crise », hoche Alain en remballant ses pêches et ses cerises tandis que le marché se vide. « Je l’aime bien. Quand il vient au Havre, je vois qu’il se prend pas la tête, et qu’il a pas pris le boulard, même s’il est Premier ministre. Pas comme certains… » Il bénéficie aussi de la prime au sortant, lui qui a succédé à son mentor Antoine Rufenacht, maire de 1995 à 2010, loué par de nombreux Havrais rencontrés par 20 Minutes pour avoir « métamorphosé » et « modernisé » la cité portuaire. Edouard Philippe a d’ailleurs plaidé samedi pour « garder la cohérence de l’action municipale ».

Un sondage Ifop donne la liste d’Edouard Philippe en tête le 28 juin avec 53 % des suffrages, contre 47 % pour la liste soutenue en particulier par le PCF, le PS et LFI. « L’écart est serré, ce sondage est encourageant pour nous, car il va remobiliser », assure Jean-Paul Lecoq. Il espère rassembler l’électorat de gauche, même si l’alliance avec la liste EELV, créditée de 8,28 % au premier tour, a échoué.

Un front anti-Philippe

Plusieurs figures de la gauche – socialistes, écolos, communistes et insoumis – se sont pressées au Havre pour faire front contre Edouard Philippe, lors d’une conférence de presse le 17 juin. « Aidez-nous, dites-lui que vous n’acceptez pas sa réforme des retraites, que vous n’acceptez pas cette distribution obscène d’argent à laquelle ils sont en train de se livrer pour les grandes entreprises, sans aucune contrepartie pour les salariés », a tonné Jean-Luc Mélenchon, venu le 18 juin. Dans la ville, les affiches de campagne du candidat Philippe sont parfois entourées de panneaux « Battons Macron et Philippe ».

Le camp d’Edouard Philippe affiche sa confiance. « On finira au-dessus des 53 % », assure une colistière, tandis que Jean-Baptiste Gastinne se dit « confiant, mais prudent », notamment car l’abstention sera déterminante. Si la liste d’Edouard Philippe l’emporte le 28 juin, cet enseignant d’histoire-géo continuera de diriger la ville, comme il le fait depuis plus d’un an, assurant l’intérim en attendant un éventuel retour du locataire de Matignon.

L'hôtel de ville du Havre, le 23 juin 2020.
L'hôtel de ville du Havre, le 23 juin 2020. - L. Cometti / 20 Minutes

« Il faut qu’il fasse un choix : s’il est élu, il rentre ! »

Car Edouard Philippe a choisi de rester Premier ministre tant qu’Emmanuel Macron le souhaitera. « Je serai de retour au Havre. Au plus tard en mai 2022, mais peut-être beaucoup plus tôt », a-t-il clarifié le 16 juin dernier à Paris Normandie. Lundi soir, lors d’un débat assez calme avec Jean-Paul Lecoq, il a semblé un peu plus pressé. « Mon objectif, c’est d’être maire du Havre, vite. Ça peut arriver très vite. Si ça arrive très vite, ça sera très bien », a-t-il glissé sur France 3 Normandie.

« Il peut redevenir maire dans dix jours, ou deux ans, il faut simplement l’expliquer aux électeurs. Beaucoup sont fiers qu’un Havrais occupe cette fonction », assure Jean-Baptiste Gastinne. Mais cette fourchette temporelle déplaît à certains habitants, comme Corinne. « Il faut qu’il fasse un choix : s’il est élu, il rentre ! », cingle la retraitée en route pour la plage du Havre, encore indécise sur son vote. « On dirait qu’il assure ses arrières », renchérit son amie Marie.

La ville du Havre, vue de sa plage.
La ville du Havre, vue de sa plage. - L. Cometti / 20 Minutes

Une nouvelle métaphore, sportive cette fois, est convoquée dans le camp Philippe. « Si un joueur du HAC [le Havre Athletic Club, le club de football local, en Ligue 2] est sélectionné en équipe de France, il sera content, et le HAC aussi. Tout le monde a à y gagner ! », assure Oumou Niang-Fouquet, ex-handballeuse professionnelle et numéro 4 sur la liste. « Et peut-être que demain, Edouard Philippe ne sera pas qualifié en équipe de France, et qu’il reviendra au HAC… »