Exclusif. Municipales 2020 à Paris : « M’isoler dans un studio m’a permis de penser l’avenir », confie Agnès Buzyn

INTERVIEW Avant le second tour des municipales le 28 juin, Agnès Buzyn, candidate de La République en marche à Paris, a répondu aux questions de « 20 Minutes »

Propos recueillis par Laure Cometti et Romain Lescurieux

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Agnès Buzyn, candidate (LREM) à la mairie de Paris, le 9 juin 2020.
Agnès Buzyn, candidate (LREM) à la mairie de Paris, le 9 juin 2020. — Nicolo Revelli Beaumont/SIPA pour 20 Minutes
  • Après le premier tour des municipales, il reste trois candidates en lice dans la capitale : Anne Hidalgo (PS-EELV), Rachida Dati (LR) et Agnès Buzyn (LREM).
  • Arrivée en troisième position avec 17,3 % des suffrages exprimés, l’ancienne ministre de la Santé a annoncé le 26 mai qu’elle se maintenait dans la bataille pour Paris.
  • « Mon but c’est d’être maire de Paris. Une deuxième mi-temps n’est jamais jouée d’avance », affirme ce mardi la candidate LREM à 20 Minutes.

Nous l’avions laissée un peu avant le premier tour des municipales et le confinement, sur le toit de son QG du 15e arrondissement. Optimiste et dopée par des sondages plutôt encourageants, Agnès Buzyn nous déclarait : « Je crois avoir géré des choses plus lourdes et dangereuses que la Mairie de Paris. » La candidate LREM à la Mairie de Paris, finalement arrivée en troisième position le 15 mars dernier (17,3 %), est désormais créditée de 20 % au second tour selon un dernier sondage, loin derrière Rachida Dati (LR) et Anne Hidalgo (PS-EELV).

Dans un contexte inédit où l’entre-deux tours s’est étiré sur plus de cent jours, l’ex-ministre de la Santé a réfléchi à l’après-Covid dans la capitale, et dégainé des mesures pour les écoles et les commerces, tout en revenant sur son confinement. « Je n’ai pas attrapé le virus », nous glisse-t-elle dans son bureau, où elle a répondu aux questions de 20 Minutes sur son programme et son retour dans cette campagne perturbée par l’épidémie, alors que le parquet de Paris a ouvert une enquête sur la gestion de la crise sanitaire, quelques heures après notre entretien ce mardi matin.

Nous sommes dans la dernière ligne droite de cette campagne, à dix-huit jours du second tour. Est-ce la fin de votre chemin de croix ou le début d’une nouvelle aventure ?

C’est le début d’une aventure passionnante de vie politique locale dans laquelle j’ai souhaité m’engager depuis longtemps, avec détermination.

Trois semaines avant le début du confinement, lors d’une interview à 20 Minutes, vous disiez : « J’ai pu m’engager pleinement dans les municipales en quittant un ministère où j’ai réglé de nombreux dossiers : le dossier hôpital était derrière moi et, concernant le coronavirus, j’ai anticipé l’épidémie en préparant le système de soins. » Aujourd’hui, le coronavirus a fait plus de 29.000 morts en France. Regrettez-vous ces propos ?

Non, il faut les replacer dans leur contexte. J’aurai d’ailleurs l’occasion de m’en expliquer devant les commissions d’enquête parlementaires.

Vous avez dit avoir « hâte » de répondre à ces commissions. Pourquoi ?

Parce que je sens bien que les questions reviennent régulièrement. Il y a une forme d’impatience. Je me dois de répondre devant la représentation nationale. Plus vite je le ferai, et plus vite je pourrai clarifier les actions mises en œuvre au gouvernement.

Quelques minutes avant le début du confinement, Le Monde publie vos déclarations : « Je savais que la vague du tsunami était devant nous (…) On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade ». Vous vous êtes excusée pour ce mot « mascarade », mais assumez-vous d’avoir minimisé l’ampleur de la crise à l’époque ?

Vous appelez ça minimiser ? Avec le gouvernement, nous avons envisagé toutes les hypothèses. Nous avons préparé le système de soins et pris énormément de mesures dès janvier. Nous avons dit des choses, et nous avons agi. Nous avons fait le maximum.

Après ces déclarations, vous avez disparu des radars. Comment s’est passé votre confinement ?

Durant deux semaines, j’ai aidé les centres de lutte contre le cancer, que je connais bien car j’ai présidé l’Institut national du cancer. Après, je suis allée travailler à l’hôpital Percy (Hauts-de-Seine) où je me suis occupée de personnes malades du Covid-19. Comme j’y allais tous les jours, j’ai fait comme beaucoup de soignants, je me suis isolée dans un studio pour ne pas risquer de propager le virus dans ma famille. Cela m’a permis de prendre beaucoup de recul, de regarder, d’écouter, de penser l’avenir. Et c’est pour ça que je suis là aujourd’hui.

Vous dites avoir réfléchi à l’avenir. En tant que candidate, cette période vous a donc permis de nourrir une réflexion ?

Enormément. Reprendre mon métier de médecin m’a permis de parler avec les malades et leurs familles. Et ça m’a permis de regarder la vie politique avec un peu de recul. Les tractations politiques et petites phrases n’intéressent pas les gens. Ce qui compte, aujourd’hui pour moi, c’est de porter des mesures qui touchent à la vie quotidienne des Parisiennes et des Parisiens.

Pendant le confinement, ces Parisiens se sont posé beaucoup de questions sur leur vie quotidienne, leur avenir. En tant que Parisienne, quels enseignements tirez-vous de cette période ?

J’ai ressenti la peur, comme tout le monde, l’inquiétude de perdre un proche. J’ai aussi vu une énorme résilience, et une énorme solidarité. Dans l’immeuble dans lequel je vis, on a vu une entraide, une volonté de se retrouver, le matin dans la cour pour prendre un café au soleil. Ça a renforcé les liens de proximité qui nous manquaient à Paris. Paris était une ville qui isole. Ce confinement a isolé des personnes seules mais il a aussi permis à certains de retrouver des liens, avec leur voisinage. Il y a eu plein d’initiatives qui montrent que les Parisiennes et les Parisiens ont une énorme créativité. C’est cette résilience et cette créativité que je voudrais pouvoir libérer dans les années qui viennent.

Agnès Buzyn, candidate (LREM) à la mairie de Paris, le 9 juin 2020, sur le toit de son QG.
Agnès Buzyn, candidate (LREM) à la mairie de Paris, le 9 juin 2020, sur le toit de son QG. - Nicolo Revelli Beaumont/SIPA pour 20 Minutes

Au moment de remplacer Benjamin Griveaux, vous êtes accueillie par certains marcheurs comme le messie. Finalement, le désenchantement l’emporte au fil des semaines dans les rangs, surtout après votre score au premier tour. « Plus personne ne pense qu’Agnès Buzyn va être élue maire de Paris », a écrit dernièrement Marlène Schiappa à des militants LREM. Avez-vous l’impression d’être tombée en disgrâce ?

Pas du tout. J’ai énormément de soutien parmi les équipes de campagne. Et quand je vais sur le terrain, j’ai un accueil très favorable des Parisiens. Durant le confinement, des gens m’arrêtaient dans la rue en disant « on compte sur vous pour le deuxième tour ». Ils considèrent que cette voie médiane, celle de la majorité présidentielle, doit être portée politiquement dans la capitale. Elle doit exister au Conseil de Paris.

Vous aviez récupéré en catastrophe le programme de Benjamin Griveaux et l’aviez épuré avant la crise du coronavirus. Aujourd’hui, vous y ajoutez des propositions spéciales post-Covid. Que reste-t-il de votre projet pour Paris ?

Le programme doit être revu à l’aune des urgences et du risque d’une perte d’attractivité de la ville, pour les familles, les commerçants, les artisans. L’urgence, c’est la relance économique. Il y a un plan gouvernemental, un plan européen, et Paris doit avoir son propre plan. Ma priorité, c’est un plan Marshall pour les commerçants et les artisans, car je ne veux pas de fermeture de rideaux. Je propose une exonération complète des taxes pour la première année, éventuellement renouvelable. Je propose également une libéralisation des horaires d’ouverture, le soir et le week-end, pour que ceux qui le souhaitent puissent récupérer du chiffre d’affaires. Cela permettra aussi de respecter la distanciation sociale et d’étaler les flux dans les transports en commun.

Ma deuxième priorité, ce sont les familles. On voit bien que l’accueil des enfants à l’école reste problématique, trop ponctuel, et les familles ont peur pour la rentrée. Dans les cinq ans à venir, je propose un grand chantier de rénovation de nos écoles, pour les adapter aux enjeux sanitaires et climatiques. On doit repenser nos écoles pour que les familles aient envie de rester à Paris.

La maire sortante s’est penchée sur cette question, notamment avec des cours d’école plus adaptées au changement climatique. Elle n’est pas allée assez loin, selon vous ?

Seules 5 % des écoles ont bénéficié de la rénovation des cours. Nous savons que les phénomènes de canicule vont s’amplifier. Si nous n’adaptons pas nos écoles, nos enfants ne pourront plus y aller.

Vous avez ajouté à votre programme 1 milliard d’euros pour la transition écologique, vous alignant sur les 5 milliards proposés par Cédric Villani. A quoi servirait ce milliard supplémentaire ?

L’ambition de Cédric Villani est la bonne. La transition écologique est un impératif. Il faut s’en donner les moyens. Il faut un grand plan de modernisation de notre réseau de transports en commun, l’automatisation des rames de métro, des feux intelligents pour fluidifier le réseau des bus, plus de végétalisation. C’était l’ambition de Cédric Villani, je le rejoins et je reprends ses propositions.

Vous parlez beaucoup de l’attractivité de Paris, mais avec cette crise, la ville a semblé plus brutale à beaucoup de gens. Certains sont partis très vite, d’autres sont restés dans des conditions parfois compliquées. Comment faire revivre Paris, alors que le télétravail incite des habitants à partir ? Est-ce que Paris est encore une évidence ?

Paris a déjà perdu près de 70.000 habitants en cinq ans. Avec le télétravail, ce mouvement risque de s’amplifier. Mon impératif, c’est que les familles et les enfants aient envie de vivre à Paris. Une ville sans enfants est une ville qui se meurt. Nous devons aussi faire en sorte que les commerces restent. C’est pour cela que je souhaite un plan qualitatif de développement du tourisme, et non quantitatif. Il faut oublier ce tourisme de masse que l’on concentre dans quelques rues et faire découvrir ce Paris des quartiers aux touristes français et internationaux.

Agnès Buzyn, candidate (LREM) à la mairie de Paris, le 9 juin 2020, dans son QG.
Agnès Buzyn, candidate (LREM) à la mairie de Paris, le 9 juin 2020, dans son QG. - Nicolo Revelli Beaumont/SIPA pour 20 Minutes

En matière d’attractivité, l’immobilier est un sujet important à Paris. Faut-il de nouvelles mesures ?

J’avais déjà un plan qui visait à identifier les logements vides, environ 100.000 à Paris. L’objectif est d’accompagner les propriétaires de 20.000 logements dans leur mise sur le marché, avec un fonds de garantie, un fonds pour la rénovation des logements trop vétustes. Avec le télétravail, certaines entreprises vont réduire leur surface de bureaux. On peut imaginer qu’un certain nombre de locaux soient rénovés en logements sociaux ou pour les classes moyennes. Il faut accompagner ce mouvement.

Vous espérez que, avec le télétravail, des lieux se transforment ?

Ils sont en train de se transformer. Avec cette crise sanitaire, il faut qu’on repense le monde du travail. Le télétravail peut diminuer les flux de transports, ce qui serait un bénéfice pour tout le monde. Pour autant, on a aussi besoin de gens qui viennent travailler à Paris. Paris doit être une ville à multiples facettes.

Remporter la Mairie de Paris semblait très atteignable pour LREM il y a plusieurs mois…

(Elle coupe) Pas tant que cela au moment où je suis entrée en campagne…

Après le premier tour, cela semble encore moins atteignable. Quel est votre objectif aujourd’hui ? Avoir un groupe d’opposition LREM au Conseil de Paris ?

Mon but c’est d’être maire de Paris. Une deuxième mi-temps n’est jamais jouée d’avance. J’y vais pour gagner.

Vous croyez à la remontada ?

Je pense que le programme que je propose aux Parisiens répond à leurs besoins. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux soutiennent le gouvernement et veulent l’affirmer. Je crois surtout que rien n’est jamais joué en politique. Il me reste trois semaines pour faire campagne.

Craignez-vous une forte abstention, comme au premier tour, ce qui pourrait vous pénaliser particulièrement ?

C’est un risque, car cette date peut être aussi une date de départ en vacances. Nous cherchons à mobiliser évidemment les abstentionnistes du premier tour et éviter l’abstentionnisme du second tour, en allant chercher des procurations notamment.

Sur un éventuel accord avec Rachida Dati, vous dites qu’il n’a pas été envisagé par peur de « perdre en lisibilité ».

Nous ne souhaitons pas d’accord d’appareil. Nous n’avons pas le même programme, ni les mêmes convictions que Rachida Dati. La vision que je porte pour Paris est beaucoup plus globale que les seuls enjeux de sécurité et de propreté, qui sont importants mais ne font pas une vision de la ville.

En acceptant une situation comme celle du 5e arrondissement, ne perdez-vous pas en lisibilité ?

Des colistiers LR ont souhaité rejoindre la liste de Florence Berthout dans le 5e sur un projet d’arrondissement. J’avais laissé le soin à chaque tête de liste d’arrondissement de trouver éventuellement des accords locaux sur leur projet. Je rappelle que LREM maintient une tête de liste dans tous les arrondissements. Les accords qui ont eu lieu, ce sont des personnes qui ont rejoint nos listes, et pas l’inverse. Nous n’avons pas fait d’alliance pour rejoindre le projet de quelqu’un d’autre.

En cas de victoire d’Anne Hidalgo, comment voyez-vous les six prochaines années à Paris ?

Ne jouez pas le deuxième et le troisième tour avant qu’ils ne soient joués.