Municipales 2020 à Bobigny : « Il existe un système aux méthodes mafieuses, avec intimidations et omerta »

ELECTIONS Eve Szeftel publie ce mercredi « Le Maire et les Barbares » où elle dénonce la mise en place d’un système clientéliste mâtiné de violences à Bobigny

Propos recueillis par Guillaume Novello

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La campagne pour la mairie de Bobigny est déjà émaillée de multiples incidents.
La campagne pour la mairie de Bobigny est déjà émaillée de multiples incidents. — NICOLAS MESSYASZ POUR LE /SIPA
  • « Le Maire et les Barbares » de la journaliste de l’AFP Eve Szeftel sort ce mercredi.
  • Dans cette enquête, elle met en lumière l’alliance passée entre l’UDI et les pontes des quartiers pour prendre le contrôle de la mairie de Bobigny et se répartir le « gâteau municipal ».
  • Pour 20 Minutes, la journaliste décrypte la campagne pour les prochaines municipales, marquée, comme en 2014, par les violences et intimidations.

Un pavé dans le marigot politique de Bobigny. La publication la semaine dernière des bonnes feuilles de l’enquête d’Eve Szeftel, Le Maire et les barbares* qui sort ce mercredi, a mis en lumière les turpitudes de l’actuelle municipalité UDI, dirigée par Stéphane de Paoli. Si certains faits ont déjà été publiés par Marianne, Le Parisien ou encore StreetPress, la journaliste de l’AFP revient en détail sur ce qu’elle qualifie de « pacte » passé entre Jean-Christophe Lagarde et ses inféodés, et les personnages influents des cités de Bobigny pour la conquête du pouvoir municipal en 2014. Elle dénonce la corruption et le clientélisme présumés qui ont alors eu cours à la mairie de Bobigny, suscitant en 2018 un rapport accablant de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France et, en juillet dernier, des perquisitions du Parquet national financier au domicile du maire et de son premier adjoint, Christian Bartholmé. C’est d’ailleurs ce dernier, décrit dans l’ouvrage comme le véritable maire de Bobigny, qui mène la campagne pour l’UDI aux prochaines municipales. Eve Szeftel analyse pour 20 Minutes les enjeux de la future bataille électorale.

Quelle est l’atmosphère de la campagne municipale à Bobigny ?

La journaliste de l'AFP Eve Szeftel.

Je ne suis pas sur le terrain, parce que c’est trop dangereux pour moi d’y être, ce que je sais c’est ce qu’on me rapporte. Mais l’un des opposants à la municipalité, Fouad Ben Ahmed, proche du PS, est victime d’une campagne d’intimidations depuis plusieurs mois, il est désigné comme une cible à combattre. Quelques jours après l’inauguration de son QG de campagne, le local a été incendié et il y a eu un impact de balle dans la vitrine. En 2014, les voyous passaient à tabac les militants communistes, insultaient la maire Catherine Peyge sur les marchés, une élue septuagénaire s’était fait traiter de « vieille pute ».

Cette fois, la cible, ce ne sont plus les opposants communistes, c’est ce militant des quartiers qui jouit d’une grande popularité, c’est pour ça qu’il est considéré comme une menace. Ce qu’il se passe aujourd’hui sur le terrain, ça valide les conclusions de mon enquête, la révélation d’un système aux méthodes mafieuses, de l’intimidation, une omerta. Et ceux qui brisent l’omerta sont traqués.

Christian Bartholmé, condamné en 2016 pour « violences morales », se présente sous l’étiquette UDI. Quelles sont ses chances ?

Dans une ville comme Bobigny, tu gagnes avec 5.000 voix, soit 10 % de la population. Or, 5.000 voix, ce n’est pas si compliqué, surtout si tu as un programme de droite. Déjà, tu sais que tu vas avoir les pavillons avec toi et c’est bien pour ça qu’en 2014 la tête de liste était blanche. Ensuite les grands ensembles, pour les faire voter, c’est la carotte, et là ils ont le pouvoir. On finance des associations, ce qu’ils font massivement. Plein de nouvelles associations ont été créées en fin de mandature et n’ont d’autre raison d’être que de servir à financer leur responsable. C’est du financement électoral. Il n’y a plus besoin de la réserve parlementaire de Jean-Christophe Lagarde, ils ont directement l’argent de la mairie. Et dans les villes pauvres, le clientélisme est très enraciné parce que les gens ont besoin d’un boulot, d’une place en crèche, d’un logement.

Quelle est l’implication de Jean-Christophe Lagarde dans cette campagne, lui qui est député UDI de Bobigny ?

Il se fait discret mais c’est quand même lui qui était présent au meeting de lancement de la campagne de Christian Bartholmé, Bobigny ensemble. Donc c’est lui, de nouveau, qui adoube son bras-droit. Il faut savoir que Batholmé, actuellement, est en disponibilité, mais il était – j’ai les fiches de salaires – employé à plein temps, au moins jusqu’en 2018, au cabinet à Drancy tout en étant élu à Bobigny. Par ailleurs, Jean-Christophe Lagarde m’a dit « Foued Ben Ahmed, c’est un complot politico-médiatique contre moi ». Sur la page Facebook Bonsoir Bobigny, on retrouve exactement cet argumentaire du complot avec la divulgation de mes échanges avec Foued Ben Ahmed. Ce n’est pas innocent, ce discours du complot qu’on retrouve dans la bouche du député.

Quelle est la place du vote musulman dans cette élection ?

Pour conquérir la ville, l’UDI s’est appuyée ou a tenté de rallier le vote musulman. Et pour ça, ils se sont tournés vers l’association des musulmans de Bobigny et Youssef Zaoui, qui n’en était plus le président en titre mais était l’un des responsables. Il était d’ailleurs 3e sur la liste en 2014 avant de devenir adjoint à la sécurité. Au-delà de son cas, ce qui compte, c’est le résultat d’une politique municipale qui a favorisé la mise en place d’un éco-système islamique, selon l’expression de Bernard Rougier. Ils ont subventionné indirectement, via un effacement de dettes, l’ouverture d’une salle de sport non mixte, Sunna club, ils ont inauguré une école coranique hors contrat, etc. Bobigny est devenue une sorte de terre d’accueil, de havre pour l’islam politique.

* Le Maire et les barbares, Eve Szeftel, Albin Michel, 19 euros