Municipales 2020 à Bordeaux : « La sortie de Juppé crée un vide sur la scène politique locale », estime un politologue

INTERVIEW Jean Petaux, politologue à Sciences Po Bordeaux estime que la situation est un peu bloquée à Bordeaux, analysant que l’électorat Juppéiste se retrouve désarçonné et que les opposants historiques eux-mêmes sont en perte de repères

Propos recueillis par Elsa Provenzano

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Alain Juppé à Bordeaux, le 1er février 2019.
Alain Juppé à Bordeaux, le 1er février 2019. — M.Bosredon/20Minutes
  • Vincent Feltesse (ex-PS) a abandonné la course aux municipales à Bordeaux.
  • Pour Jean Petaux, politologue à Sciences po Bordeaux, c’est la succession non gérée d’Alain Juppé qui désarçonne jusqu’à ses opposants politiques.
  • Il estime la situation un peu bloquée au vu du dernier sondage, qui montre que l’électorat de Juppé ne s’est pas entièrement rangé derrière son successeur Nicolas Florian (LR).
Pessace, domaine universaitaire, 3 janvier 2011. - Jean Petaux, resaponsable de la communication et des relations exterieures et institutionnelles de Science Po Bordeaux. - Photo : Sebastien Ortola

Le départ d’Alain Juppé pour le Conseil constitutionnel a sans aucun doute ouvert le jeu à Bordeaux pour les municipales mais selon Jean Petaux, politologue à Sciences po Bordeaux, il ne l’a pas simplifié. Il estime que l’heure est à une sorte d’attentisme et que la campagne a bien du mal à commencer.

Après la parution du dernier sondage Ipsos réalisé pour Sud Ouest/TV et France Bleu Gironde, le 19 décembre dernier, Vincent Feltesse (ex-PS) a décidé de renoncer à se présenter. Cette décision vous semble-t-elle surprenante ?

Il semble que le sondage ne soit plus simplement un outil d’aide à la décision c’est presque un outil de décision. Sur le plan local, c’est relativement nouveau qu’un candidat se retire car un sondage le place très bas ou du moins ne le montre pas en progression, c’est un élément un peu original. Lors de ce dernier sondage, le troisième, il est resté scotché à 7 % et il en a tiré les conclusions.

Que retenez-vous de ce troisième sondage local ?

Après ce sondage, on avait l’impression que tous avaient de quoi se réjouir. Nicolas Florian (LR) a arrêté de baisser, pouvant compter sur un socle compris entre 30 et 33 % qui ne peut qu’augmenter en faisant campagne. Pierre Hurmic (EELV) s’établit à 30 % sans faire campagne, ce qui montre une vraie dynamique nationale verte qui lui profite. Et Cazenave [LREM] est le seul à progresser de cinq points entre le sondage du 9 octobre et celui du 19 décembre.

Au-delà de ces considérations, ce que je retiens c’est qu’en 2014, le score d’Alain Juppé était de 61 % et Florian ne recueillerait aujourd’hui que 33 % selon ce dernier sondage. Alors, où est passé ce tiers de l’électorat de Juppé ? Comme va-t-il se répartir ?

Il y a une proximité idéologique entre les candidats Florian et Cazenave. On peut imaginer qu’ils fassent alliance au second tour, en cas de triangulaire ?

A mon sens, l’électorat de Thomas Cazenave est constitué majoritairement de juppéistes. Mais, j’ai tendance à penser que le candidat LREM lui-même et son entourage ont plutôt une sensibilité de gauche et qu’il ne sera pas forcément en phase avec cet électorat, plutôt juppéo-compatible ou Florian-compatible.

A l’entre les deux tours, en cas de triangulaire, il risque d’y avoir une injonction nationale de la République en Marche (LREM) pour que Thomas Cazenave se rallie au maire sortant. Or, cela pourrait poser problème, au niveau des individus.

Reste aussi que j’ai le sentiment que LREM veut rester dans son couloir. Elle continue sa stratégie de cavalier seul et, soit elle paye soit on prend date pour 2026. De son côté, Feltesse, avant d’abandonner la course, se trouvait dans une posture où il n’avait aucune hostilité à rejoindre Thomas Cazenave.

Il est vrai qu’on observe que le candidat de La République en marche n’est pas tendre avec le maire sortant…

Oui et à force d’être sévère, il rend presque impossible une réunification entre les deux tours. Les stratégies sont complexes et, après ce sondage, la situation est stabilisée et claire mais en même temps bloquée parce que le départ de Feltesse ne simplifie pas les choses. Quid de cet électorat qui se retrouve hors-sol ? Ces 28 % de l’électorat de Juppé qui n’ont pas fait le choix de Florian, les 7 % qui par définition ne vont pas se porter sur Feltesse qui a jeté l’éponge. Il y a donc des parts de marché à prendre.

Alors que le départ de Juppé semble une opportunité pour l’opposition, des figures comme Matthieu Rouveyre et Vincent Feltesse renoncent à se présenter. Comment analysez-vous ces défections ?

A mon sens, la sortie du jeu d’un monolithe, Juppé, dès lors que la succession n’a pas été gérée crée un vide qui est compliqué à combler sur la scène politique locale. Et c’est comme si les adversaires eux-mêmes perdaient leurs repères. Il faut se rappeler que toute la vie politique locale a tourné pendant 25 ans autour du même pôle magnétique.

Si certains renoncent et s’en vont, Pierre Hurmic fait un peu exception parce qu’il est sur une progression nationale, ce qui est très rare pour des municipales et peut être éphémère… Tout cela explique des comportements d’attente et une campagne qui tarde à se lancer si on la compare avec 2008 et 2014.