Guy le chapelier fait de la résistance

caroline rossignol

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Depuis ses 17 ans, Guy n'a jamais quitté sa boutique.
Depuis ses 17 ans, Guy n'a jamais quitté sa boutique. — C.ROSSIGNOL / MDS / 20MINUTES

Elle souffle ses 80 bougies, mais a déjà tout d'une antiquité. Dans la clinquante rue de la Loge subsiste un vestige d'avant-guerre à la façade délavée et l'enseigne effacée : la chapellerie Alfred.
Ce goût du passé, Guy Benyoumoff le cultive avec délectation. « J'ai vu tout changer autour de moi, sauf moi. Pour quoi faire ? Il ne reste plus beaucoup d'endroits comme ici en France. » Malgré ses 80 ans, Guy reste immuablement derrière son comptoir. « La retraite ? Jamais, je serais mort depuis longtemps ! Aujourd'hui, j'ai l'âge de la boutique. J'ai pris la suite de mon père en 1947. Alfred, c'était l'un de mes deux frères morts à la Première Guerre. » Un nom toujours figé dans la mosaïque du perron, qui ne frappe pas au premier coup d'œil.
Car ici, contrairement aux les enseignes marketées voisines, jamais le regard ne se fixe. Il divague. Du vieux miroir reflétant une console en marbre posée au milieu de l'échoppe, au paquet de biscuits laissé sur un tas de factures, jusqu'au matériel centenaire utilisé pour adapter le galure aux dimensions du client.

Une question de santé
« Ça sent presque la naphtaline », sourit un couple de trentenaire charmé par « le dépaysement de ce côté hors du temps. Ce qui frappe, ce sont les étagères en bois, au vernis craquelé, qui grimpent jusqu'au plafond. » Et partout, des chapeaux, protégés dans des boîtes jaunies au nom des marques aujourd'hui disparues, comme Fléchet ou Morreton. Sans elles, Guy ne pourrait « pas travailler ». Quitte à les recoudre lorsqu'elles sont « trop usées », car les commandes lui sont désormais livrées dans de simples cartons. Le couvre-chef, il faut en prendre soin. « C'est pour éviter les rhumes ! » Pas une question d'élégance, donc, n'en déplaise aux jeunes qui représentent la plus grosse clientèle de Guy.
Mais la chapellerie attise d'autres convoitises. Des investisseurs sortent régulièrement le chéquier pour tenter de racheter le prisé pas-de-porte. Et ils s'y cassent les dents. « Pas question de partir », lance Guy avec la provocation d'un garnement. A 80 ans, l'espiègle chapelier n'est pas prêt à tirer sa révérence.