VIDEO. Mort d'Agnès Varda: A la Pointe courte, le premier film de la cinéaste a «lié les gens du quartier»

REPORTAGE «20 Minutes» est allé à la rencontre des habitants de la Pointe courte, à Sète, qui sont nombreux à avoir vécu de près le tournage du premier film de la réalisatrice

Nicolas Bonzom

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Agnès Varda a tourné à la Pointe courte en 1954.
Agnès Varda a tourné à la Pointe courte en 1954. — N. Bonzom / Maxele Presse
  • Agnès Varda, disparue ce vendredi à l’âge de 90 ans, a tourné son premier film en 1954, à la Pointe courte, un surprenant village de pêcheurs de Sète.
  • Dans ce quartier, les habitants ont toujours mille anecdotes à raconter sur le tournage du long-métrage, certains ont été figurants, d’autres ont eu un rôle.
  • « Elle a parfaitement saisi le quartier », confie le Sétois André Lubrano.

A la Pointe courte, personne n’oubliera Agnès Varda. « C’est comme si elle était d’ici », soupire un habitant. C’est sur ce petit bout de terre, à Sète (Hérault), que la réalisatrice, disparue ce vendredi à l'âge de 90 ans, a posé ses caméras, en 1954, pour tourner son premier film.La Pointe courte, qui porte le même nom que ce surprenant village de pêcheurs au bord de l’étang de Thau, a laissé ici une image indélébile.

Chacun a mille anecdotes à raconter, certains ont été figurants, d’autres ont eu la chance de décrocher un rôle. André Lubrano, aujourd’hui conseiller régional, en a des « souvenirs très nets ». Pour l'ancien international de rugby, le film d'Agnès Varda est presque « un film de famille ». Il avait 8 ans à l’époque, et lui comme ses parents, ses grands-parents ou son oncle jouent dans le long-métrage. « Il y a une scène qui me revient, dans laquelle mon père passe sur le toit à quatre pattes pour guetter l’agent de l’hygiène, raconte-il. Puis, il me demande d’aller prévenir mon oncle de son arrivée, et je cours jusqu’à sa cabane. Ce film m’a suivi toute la vie. Je crois qu’il a lié encore plus les gens du quartier. Elle a réussi le tour de force de faire adhérer tout le monde à son film. »

Agnès Varda a tourné à la Pointe courte en 1954.
Agnès Varda a tourné à la Pointe courte en 1954. - N. Bonzom / Maxele Presse

« Ils ont installé de longs rails pour les caméras. On n’avait même pas la radio ! »

« Ça a eu un impact très important ici », renchérit Jean Brel. Ce « Pointu » de 82 ans a été figurant dans le film. On le voit « sur un bateau, se réjouit-il. J’avais 17 ans ! » Michel Izoird, dont la cabane épate les touristes, avait 4 ans quand Agnès Varda est tombée amoureuse du village. « Je me rappelle que l’on courait tous voir les rushes pour y voir nos têtes, raconte ce pêcheur de 70 ans, qui s’affaire à réparer son bateau. A la fin, quand la barque s’en va, c’est mon père qui tient la barre. Ma mère embarque, elle tient mon frère dans ses bras. Moi, on voit à l’écran que j’ai envie, mais j’ai peur de l’eau ! »

Michel Izoird a tourné dans la Pointe courte d'Agnès Varda alors qu'il n'avait que 4 ans.
Michel Izoird a tourné dans la Pointe courte d'Agnès Varda alors qu'il n'avait que 4 ans. - N. Bonzom / Maxele Presse

Jeannot Brunelin, 73 ans, se souvient de l’arrivée tonitruante de l’équipe de tournage. Jamais, dans ce coin reculé de Sète, on n’avait vu autant d’effervescence. « On a vu débouler tous ces Parisiens, sourit-il. Ils ont installé de longs rails, pour faire glisser les caméras ! Nous, on n’avait même pas la radio. Au début, on les chambrait. Mais on s’est bien amusé. Et Philippe Noiret ! On ne savait pas qu’il allait devenir Philippe Noiret ! »

« Elle a parfaitement saisi le quartier »

L’acteur, qui n'a alors que 24 ans, incarne un enfant du pays, qui vient passer quelques jours dans le village qui l’a vu naître. Georges Brel, qui habite la traverse Agnès-Varda, inaugurée en son honneur, a un souvenir très précis de Silvia Monfort, qui jouait la compagne du héros. « Un canon ! », sourit-il, en tissant soigneusement son filet de pêche.

Une traverse Agnès-Varda a été inaugurée à la Pointe courte.
Une traverse Agnès-Varda a été inaugurée à la Pointe courte. - N. Bonzom / Maxele Presse

Dans ce précieux long-métrage, qui fit entrer Agnès Varda de plain-pied dans la Nouvelle vague, le village est décrit comme particulièrement pauvre. Ce qu’il était, confient les habitants. « Elle a parfaitement saisi le quartier, confie André Lubrano. C’est presque un documentaire historique. Il faut savoir qu’à cette époque-là, on n’avait pas l’eau courante. Mais ce n’est pas pour cela qu’on était malheureux ! » « C’était comme une tribu d’Afrique ici, reprend Jeannot Brunelin. On était pauvre, mais heureux. On était une famille, aucun vieux n’était jamais seul. » « Le film retranscrit très bien les problèmes que les pêcheurs rencontraient à l’époque, notamment avec l’étang », raconte Michel Izoird.

« L’accent "parisien" ? Ça nous a choqués ! »

Pierrette Jouet est plus partagée. Son mari, Marcel, jouait dans le film l’un des rôles principaux, Raphaël. « On ne voit dans le film que des gens malheureux ! », regrette la Sétoise, qui prend le soleil devant sa porte. Il y a autre chose qui ne passe pas : tout au long du film, on entend parler « Parisien », regrettent les habitants. « Ça nous a tous choqués ! », se souvient Jean Brel, qui affiche comme ses voisins un fier accent du Midi.

Mais à la Pointe courte, on pardonne tout à Agnès Varda, tombée amoureuse de cette charmante avancée de terre. Car jamais elle n’a abandonné le village. Les habitants se souviennent de visites très régulières de la cinéaste, de longues discussions, d'un « petit bonjour » ou de « K7 de films offertes ». « C’était une immense dame, elle était très attachée au quartier », confie l’un d’eux. « Elle m’appelait et me disait : "J’arrive, tu me prépares une brasucade ?", raconte André Lubrano. Les gens avaient un immense respect et une affection pour elle. C’est tout un pan de nos vies qui s’en va. »