Radicalisation: Plombée par le chômage, la jeunesse de Lunel se désespère

SOCIETE La commune est souvent pointée du doigt, depuis le départ d’une vingtaine de ses habitants pour la Syrie ou l’Irak. Ici, les jeunes sont fortement touchés par le chômage…

Nicolas Bonzom

— 

Lunel.
Lunel. — N. Bonzom / Maxele Presse

En mettant en cause la gestion de la menace djihadiste par la Belgique, Michel Sapin s’est attiré les foudres des responsables du royaume. Sur LCI, au soir des attentats qui ont endeuillé Bruxelles, le ministre des finances regrettait que le pays ait laissé « des communautés se développer », pointant du doigt le bastion de Molenbeek. Didier Reynders, ministre belge des affaires étrangères, lui a répondu, sur France 2, l’invitant à « regarder en face, ensemble » les problèmes. Et notamment côté français…

>> EN DIRECT. Suivez en direct tous les événements, au lendemain des attaques terroristes qui ont fait 31 morts et 250 blessés...

Pour prendre le pouls de ces zones régulièrement pointées du doigt, 20 Minutes s’est rendu à Lunel, une commune de l’Hérault de 25.000 habitants. Ici, une vingtaine de jeunes sont partis rejoindre les rangs de Daesh. Huit d’entre eux sont morts. Ce qui vaut à la cité pescalune d’être souvent comparée à un « nid de djihadistes ».

« Lunel, ce n’est pas Molenbeek »

« C’est injuste, confie Rachid Taïbi, éducateur diplômé d’Etat et président du club de football de l’US Lunel, qui travaille auprès de jeunes depuis des années. Lunel, ce n’est pas Molenbeek. Il n’y a rien de comparable. Certes, le taux de départ pour le djihad est important, mais Lunel n’abrite pas de phénomène de radicalisation fort. Et je doute fort que maintenant, d’autres jeunes prennent ce chemin-là. La meilleure des pédagogies, ce fut l’annonce du décès de leurs collègues. »

>> A lire aussi : Le père de Raphaël, mort en Syrie, dénonce le milieu djihadiste lunellois

Pourtant à Lunel, une partie de la jeunesse se désespère. Ceux qui acceptent de témoigner parlent de désœuvrement et d’un sentiment « d’abandon ». « Il n’y a rien à faire ici, on se fait chier, confie Karim, 17 ans, à la sortie du lycée. Alors, certains font des conneries. Ça fume du shit, ça traîne dans les rues tard le soir. »

« Il n’y a pas de travail ici »

Selon Mehdi, 17 ans, « il n’y a pas d’argent ». « On a zéro euro, alors les gens font des bêtises, il y en a qui cambriolent des maisons », souligne-t-il. « Le djihad ? Oui, y’a des gars d’ici qui sont partis. Moi, je m’en fous de ça, ils font ce qu’ils veulent. Il n’y a pas de travail, il n’y a rien ici, c’est ça le problème », reprend un autre.

Sur la commune, le taux de chômage avoisine les 20 %. « Les jeunes ont besoin d’un travail, d’une formation ou d’un stage, reprend Rachid Taïbi. La plupart s’ennuient au pied des immeubles, ils fument de la drogue. Il faut des moyens au niveau national. Quand j’ai rencontré Myriam El Khomri, alors secrétaire d’Etat à la politique de la ville, je lui ai dit ''Comment se fait-il que les réseaux de délinquance et de radicalisation aient plus de moyens que nous, intervenants associatifs, pour attirer les jeunes ?'' Il ne faut pas laisser les jeunes dans leur coin. Sinon, c’est là que ça peut devenir grave. »

La MJC a fermé

Pourtant, des projets ont été menés à bien à Lunel, comme l’Ecole de la deuxième chance, ou l’Ecole du numérique, et « des associations se bougent », comme le rappelle l’éducateur. « Les élus devraient faire plus de choses pour les jeunes, on se sent un peu oubliés parfois, note Farid, Lunellois de 27 ans. Ils traînent, ils se battent. Il faut créer des aires de jeux, des événements, des endroits où on peut se réunir… »

Ici, la maison des jeunes et de la culture (MJC) a fermé, du fait que la mairie n’ait pas renouvelé ses subventions. Une volonté que ne comprend pas Jean Ambec, son ex-président. « Notre action était très importante, en particulier auprès de la jeunesse issue de l’immigration de la 2e ou 3e génération. On essayait de les accrocher, pour les inclure dans un processus de formation, et d’éducation. On n’accrochait pas tout le monde, c’est sûr. Mais ceux qu’on arrivait à toucher étaient sauvés… »

Un mal-être de certains jeunes

Une action qui s’est avérée plus périlleuse lorsque Lunel a fait les gros titres des médias, lors des premiers départs vers la Syrie ou l’Irak. « Certains ne comprenaient pas, d’autres étaient tentés, ils essayaient d’absoudre ce radicalisme… Il y avait un malaise, qui découlait de leur mal-être, lié à leur situation économique et sociale. »

Côté mairie, on annonce la mise en place depuis janvier d’un service jeunesse. Un projet qui l’empêche de continuer à financer la MJC. « Nous allons organiser des événements pour la jeunesse, et créer un « point info », qui leur permettra de venir s’informer sur tout ce qui les concerne. » Mais à la mairie, on avoue que la « stigmatisation » de la jeunesse locale commence à lasser : « Lunel, c’est autre chose. C’est une ville magnifique, des terrasses remplies et ensoleillées, des fêtes… ».

Hasard du calendrier, Farid Taïbi organise ce week-end le festival Jeunesse Lunel, à la salle Brassens : vendredi, un gala de danse hip-hop et samedi, un tournoi de football freestyle. De quoi montrer le « vrai visage » de la jeunesse lunelloise, confie le président de l’US Lunel. Hélène Geoffroy, secrétaire d’Etat à la politique de la ville y est attendue samedi pour participer à un colloque autour de la citoyenneté.