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DéstabilisationQuelles conséquences aura la rébellion avortée du groupe Wagner ?

Guerre en Ukraine : Quelles conséquences aura la rébellion avortée du groupe Wagner ?

DéstabilisationLes troupes de mercenaires menées par Evguéni Prigojine ont marché samedi sur Moscou, avant de faire volte-face
Après avoir occupé les rues de Rostov-sur-le-Don pendant toute une journée, quel avenir pour le groupe Wagner ?
Après avoir occupé les rues de Rostov-sur-le-Don pendant toute une journée, quel avenir pour le groupe Wagner ? - Erik Romanenko/TASS/Sipa USA/SIP / SIPA
Xavier Regnier

Xavier Regnier

L'essentiel

  • Le groupe Wagner a marché samedi vers Moscou, son leader Evguéni Prigojine se rebellant notamment contre le ministre de la Défense, Sergueï Choigou, qui souhaite que les mercenaires signent des contrats avec l’armée.
  • Suite à l’intervention du président biélorusse Alexandre Loukachenko, les mercenaires du groupe Wagner ont finalement fait demi-tour. En échange d’échapper à toute poursuite, Evguéni Prigojine doit partir en Biélorussie.
  • Si l’évènement a été aussi bref qu’inattendu, il pourrait avoir de lourdes conséquences sur les différents acteurs de la guerre en Ukraine.

Aussi bref qu’inattendu, le soulèvement du groupe Wagner contre Moscou est retombé samedi soir comme un soufflé. Pendant quelques heures, les yeux d’habitude rivés sur Kiev et Zaporojie se sont légèrement détournés vers le nord-est, au point que la « guerre en Ukraine » a laissé place à la « rébellion de Wagner » dans de nombreux médias. La parenthèse est désormais refermée, mais les dégâts sont là.

Evguéni Prigojine en Biélorussie, Vladimir Poutine « défié » et Volodymyr Zelensky goguenard… Sans abattre l’Etat russe, les secousses du séisme Wagner ont été fortes. Que va devenir la structure rebelle ? Vladimir Poutine est-il fragilisé ? L’Ukraine peut-elle en profiter sur le front ? 20 Minutes a discuté des conséquences de cet épisode avec Isabelle Facon, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des politiques de défense russes.

Les activités d’Evguéni Prigojine et du groupe Wagner peuvent-elles continuer ?

Pour le premier concerné par cet échec, le coup est rude. « Il est en disgrâce », établit Isabelle Facon. Condition sine qua non à son amnistie judiciaire, le voilà désormais réfugié en Biélorussie, sur proposition du président Alexandre Loukachenko. Un exil qui va « lui compliquer la vie » pour diriger le groupe Wagner, « une structure qui fait aussi de l’argent ». A plus long terme, son avenir personnel s’inscrit en pointillé. « Une grande partie de ses moyens et de sa surface est réduite, on ne peut pas exclure qu’il lui arrive quelque chose dans les prochains mois », prévient l’experte, soulignant qu’« on a déjà vu le pouvoir russe avoir des positions plus radicales contre certains opposants », de la prison aux chutes dans les escaliers.

En abdiquant, Evguéni Prigojine a tout de même sauvé ses hommes, qui échapperont également à toute poursuite judiciaire. « La perspective d’une mise sous contrôle » de ses troupes au ministère de la Défense « ne lui plaisait pas beaucoup », ce qui est l’une des raisons de sa rébellion. L’échec est complet sur cette ligne. « Une partie de ses mercenaires va être intégrée » par l’armée russe, qui rencontre « un défaut de ressources humaines sur le terrain ». L’expérience de ces hommes, qui ont obtenu des succès importants pour la Russie, peut s’avérer capitale pour les troupes de Vladimir Poutine. Quant aux mercenaires qui voudraient rester fidèles à Prigojine, « des avatars peuvent être créés », mais « le groupe Wagner tel qu’on l’a connu ne restera pas intact », indique Isabelle Facon.

Vladimir Poutine est-il fragilisé ?

Evguéni Prigojine a « défié directement l’autorité de Poutine », affirme Antony Blinken, le secrétaire d’Etat américain. L’attitude du président russe, apparu dans une vidéo préenregistrée samedi, l’air sévère, sera particulièrement scrutée dans les prochains jours. « La guerre a exposé les faiblesses de l’appareil militaire et sécuritaire » russe, expose Isabelle Facon. Or, c’est précisément sur cet appareil que « Vladimir Poutine avait basé sa politique de puissance ».

Un appareil qui a subi une « érosion progressive » selon l’experte, dont l’un des signes est justement que « la Russie ait eu besoin de Wagner et d’autres groupes de volontaires ». L’importance capitale du groupe Wagner en Ukraine a ainsi renforcé une « tendance dangereuse à un émiettement du monopole de la violence légitime » en Russie. Et si « Vladimir Poutine peut supposer qu’il sort renforcé car il a été soutenu par des figures politiques de premier plan », le président russe se trouve en fait face à un dilemme : changer ses hommes ou non ?



Car « le pouvoir de Poutine repose sur les intérêts de l’élite », notamment des intérêts économiques fragilisés par la guerre. Mais si elles déplorent en silence l'effet des sanctions pour ces intérêts, « beaucoup de ces élites n'ont plus de perspectives qu'en Russie, ce qui rééquilibre les risques liés à leur mécontentement ». Pour combien de temps ? Au sommet de la hiérarchie militaire, « Sergueï Choigou (ministre de la Défense) et Valéri Guerassimov (chef de l’État-major) ont été loyaux, mais on a eu le sentiment que si Poutine laissait Prigojine les critiquer aussi librement, c’était pour envoyer un message ». Aujourd’hui, les remplacer comme le demandait le chef de Wagner, « c’est un peu donner raison » au mutin. Au final, le maître du Kremlin apparaît tout de même « plus fragile et isolé », selon l’experte qui souligne « le silence radio chez les pays alliés, membres de l'organisation traité de sécurité collective ».

L’Ukraine peut-elle être la grande gagnante de cette séquence ?

En à peine vingt-quatre heures et face à des troupes russes qui n’ont pas bougé de leurs positions, l’armée ukrainienne n’a pas franchement eu l’occasion de profiter de l’occasion pour faire avancer sa contre-offensive. Tout juste Kiev a-t-elle pu annoncer la libération de Krasnohorivka, un village sous occupation pro-russe depuis 2014. « Ça n’a pas duré suffisamment pour désorganiser le dispositif russe », mais « ça donne des billes politiques », pointe Isabelle Facon. A l’unisson de ses alliés, Volodymyr Zelensky a pu pointer la « faiblesse » de la Russie. L’occasion de « mettre du baume au cœur des soldats », selon la maîtresse de conférences à la Fondation pour la recherche stratégique.

Mais s’il y a pour le moment deux grands perdants et seulement un peu de répit pour l’Ukraine, qui sont les gagnants de cette rébellion avortée ? « Le grand gagnant de la soirée est Loukachenko », résume pour l’AFP Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe. Le président biélorusse s’est en effet distingué en négociant avec Prigojine pour que celui-ci renonce à son projet, tout en lui promettant de l’accueillir. Une sortie de crise saluée par Vladimir Poutine lui-même. Sergueï Sourovikine peut aussi en sortir gagnant » Proche de Prigojine, Sergueï Sourovikine, militaire parfois critique avec sa hiérarchie, a demandé au groupe Wagner de renoncer à leur marche sur Moscou, tout en étant soupçonné d'avoir soutenu le plan de Prigojine. Si Valéri Guérassimov devait en faire les frais, il pourrait être bien placé pour lui succéder et tenter de faire l’unanimité.


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