Guerre en Ukraine : « L’armée de Kiev progresse mais la tâche est encore immense »

TOURNANT L’armée ukrainienne est en position de force sur le terrain face à une armée russe apathique, explique Michel Goya

Cécile De Sèze
Un soldat ukrainien parle à ses frères d'armes alors que son unité attend l'ordre de tirer à Bakhmut, Ukraine, dimanche 2 octobre 2022.
Un soldat ukrainien parle à ses frères d'armes alors que son unité attend l'ordre de tirer à Bakhmut, Ukraine, dimanche 2 octobre 2022. — Inna Varenytsia/AP/SIPA
  • L’Ukraine savoure une nouvelle victoire avec la reprise, dimanche, de la ville de Lyman située dans la région de Donetsk.
  • Plus équipée, plus nombreuse, plus motivée, l’armée de Volodymyr Zelensky est sur le bon chemin pour accéder à une victoire, mais la route reste encore très longue, notamment avec l’hiver qui arrive.
  • Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien et stratégiste, analyse la situation pour 20 Minutes.

Nouvelle victoire déterminante du côté de Kiev. Dimanche, Volodymyr Zelensky a annoncé la reprise de Lyman, une ville stratégique située dans la région de Donetsk, annexée en fin de semaine dernière par Moscou. La ville est « totalement débarrassée » de l’armée russe, a-t-il salué dans une vidéo. L’armée de Vladimir Poutine se voit dans l’obligation de redéfinir des lignes de front.

Mais jusqu’où les défenseurs de l’Ukraine peuvent-ils aller ? Une victoire peut-elle être envisagée ? Jusqu’où Vladimir Poutine peut-il aller pour ne pas avoir à accepter une défaite ? Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien et stratégiste, interrogé par 20 Minutes, tente de répondre aux interrogations que ce tournant dans la guerre pose.

L’armée ukrainienne peut-elle continuer à avancer, jusqu’à la victoire ?

Cette contre-offensive victorieuse a permis à l’armée ukrainienne de reprendre de larges pans de territoires dans la région, forçant les Russes au repli. La situation sur le terrain s’est inversée au profit de l’Ukraine depuis le mois de juillet marqué par des victoires successives de Kiev. Les difficultés des Russes se traduisent d’ailleurs par la mobilisation « partielle » annoncée par le chef du Kremlin. Si elle devait concerner 300.000 réservistes ayant une expérience militaire ou des compétences utiles, dans les faits, de multiples cas de mobilisation de personnes âgées, d’étudiants, de malades ou d’appelés sans expérience militaire ont été signalés. Les référendums d’annexion précipités, où le « oui » l’a emporté sans surprise, sont également un symptôme du recul sur le terrain.

Et pour Michel Goya « l’armée ukrainienne n’arrête pas d’avancer depuis un mois, il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête ». En effet, « l’équation militaire » est aujourd’hui favorable à l’armée de Volodymyr Zelensky, « plus qualitative et plus nombreuse », souligne l’ancien colonel. « L’Ukraine bénéficie des efforts de mobilisation en plus de l’aide matérielle fournie par l’Occident, et ça continue à monter en puissance », ajoute-t-il.

Toutefois, il y a des limites à ces percées sur le terrain. Gare à ne pas crier victoire trop vite, car il y a encore « beaucoup à faire avant d’arriver à reconquérir les zones occupées » de Donetsk et de Lougansk à l’est et celles de Kherson et de Zaporojie, dans le sud, rappelle Michel Goya. « L’armée progresse mais la tâche est encore immense », insiste-t-il. Par ailleurs, l’automne est là et avec lui un temps bien plus humide avec de fortes pluies à prévoir. Des conditions météo peu favorables à l’avancée de chars qui risquent de s’enfoncer dans la boue et ne plus pouvoir avancer. « Mécaniquement, les opérations vont se ralentir et se limiter aux routes. Cela restreint les possibilités de manœuvres », analyse l’historien.

Les Russes peuvent-ils renverser la donne ?

D’autant que l’ennemi peut encore reprendre le dessus. Même si les courbes n’ont pas tendance à se croiser deux fois dans une guerre, rien est encore perdu pour l’armée russe. « Elle peut encore s’en sortir, notamment si elle se transforme radicalement, et c’est l’objet de cette mobilisation », souligne Michel Goya. Avec l’annexion des quatre régions, désormais considérées par Moscou comme appartenant à la Russie, les conscrits vont pouvoir y être envoyés et des citoyens habitants dans cette région, considérés désormais comme russes, pourront même être appelés à combattre. Mais cela n’en fait pas des hommes capables de mener des attaques triomphantes.

« Cet envoi de renfort humain massif peut résoudre le problème quantitatif, mais pas qualitatif, nuance ainsi le spécialiste. S’ils ne sont pas formés, pas motivés, la situation peut se dégrader pour l’armée russe ». Leur seul recours : innover et apprendre pour reprendre finalement le dessus. Une aide extérieure, comme celle de la Biélorussie, est très peu probable. « Alexandre Loukachenko, le président du pays, est très réticent car il sait qu’une large majorité de la population est hostile à la guerre. Une intervention de Minsk provoquerait des réactions internes profondes et il sait son pouvoir plus fragile que celui de Vladimir Poutine », analyse encore Michel Goya. Ce qui pourrait être un élément de rupture, serait un engagement de la Chine aux côtés de Moscou, qui reste, là encore, « improbable même si on ne peut pas l’exclure ».

Mais dans la situation actuelle, les Russes sont capables de faire de moins en moins de choses et renverser les courbes semble bien compliqué sans une réaction radicale. Ce qu’ils peuvent espérer de mieux pour le moment, c’est un gel de la situation afin de proposer une paix négociée. Volodymyr Zelensky a toutefois déjà prévenu : il n’ira pas négocier tant que Vladimir Poutine sera au pouvoir.

Quelle réponse militaire attendre de Moscou ?

On imagine mal un Vladimir Poutine accepter la défaite. Du moins, de manière élégante et loyale. Lui, qui continue à qualifier l’invasion de son voisin d' « opération spéciale », refusant d’employer le terme de guerre, peut-il réellement évoquer une défaite devant son peuple et ses soutiens ? Alors quelle réaction peut avoir Moscou face à la déroute militaire ? Une d’entre elles a déjà commencé : bombarder, toujours plus. Cela a déjà commencé, notamment dans la région de Zaporojie où la centrale nucléaire a été plusieurs fois prise pour cible. Viser les populations fait également partie de la stratégie. Ainsi, 24 civils dont 13 enfants ont été retrouvés morts samedi, tués par balles dans leurs voitures près de Koupiansk, dans le nord-est de l’Ukraine, selon le gouverneur de la région Kharkiv, Oleg Synegoubov.

Et selon Oleksandr Starukh, chef de l’administration militaire de la région de Zaporojie, le bilan de la frappe ayant visé vendredi une file de voitures dans le centre de transit de cette ville du sud de l’Ukraine est passé à 31 morts (30 civils et un policier) avec le décès d’une femme blessée. Toutefois, les munitions ne poussent pas sur les arbres. « Le stock de missiles n’est pas inépuisable et les drones iraniens ne sont pas assez puissants pour changer la donne, affirme Michel Goya. Les vraies victoires s’obtiennent sur le terrain et la Russie n’est plus capable aujourd’hui d’offensives de grande ampleur ».

Même si cette option reste peu probable, il y a toujours la solution extrême : les armes de destruction massive. Le dirigeant de la république russe de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, a appelé Moscou à utiliser « des armes nucléaires de faible puissance » en Ukraine, sans tenir « compte de la "communauté occidento-américaine" ». Une proposition jugée « émotive » par le Kremlin qui ne s’interdit pas malgré tout de brandir régulièrement cette menace atomique. Une défaite de la Russie sur le terrain pourrait « engendrer un ébranlement interne », peut-être même jusqu’à un changement de régime, avance Michel Goya.