Guerre en Ukraine : « Une des leçons de ce conflit est l’importance de la dissuasion nucléaire »

Interview Cohésion nationale, capacité à durer dans un conflit, importance des alliances… Nous avons interviewé le général Vincent Breton, ex-officier général prospective et stratégie militaire, en charge de la doctrine au sein de l’État-major des armées

Propos recueillis par Alexandre Vella
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Les hommes effectuent des opérations de maintenances sur un blindé de l'armée française stationné sur la base roumaine de l'Otan
Les hommes effectuent des opérations de maintenances sur un blindé de l'armée française stationné sur la base roumaine de l'Otan — NICOLAS MESSYASZ
  • Les 27 et 28 septembre prochains se déroulent à Toulon les rencontres stratégiques de la Méditerranée.
  • Le général Vincent Breton, ex-officier général prospective et stratégie militaire, aujourd’hui en charge de la doctrine au sein de l’État-major des armées, y participe pour une table ronde autour de « l’après Ukraine ».
  • Pour 20 Minutes, il explique comment l’armée française interprète la guerre en Ukraine et se prépare aux futurs conflits.

Après des décennies de conflits asymétriques (Irak, Syrie, Afghanistan, Sahel…) la guerre en Ukraine marque-t-elle le retour de la guerre conventionnelle ?

C’est le retour de la guerre aux portes de l’Europe même si dans les années 1990, il y avait eu l’ex-Yougoslavie, mais qui était un conflit intra-étatique. Là, on est dans une guerre de haute intensité, en comparaison aux guerres que vous avez évoquées qui étaient davantage des guerres de gestion de crise.

L’Ukraine est une guerre de haute intensité de par l’intensité et l’étendue des combats. Et surtout au niveau des enjeux, qui sont vitaux pour l’Ukraine mais aussi dans une certaine mesure pour l’Europe. Car la chute de l’Ukraine – ce qui est peu probable du reste – ouvrirait la boîte de pandore pour l’Europe et ferait sauter un verrou qui serait fort inquiétant. On ne peut se permettre que l’Ukraine perde.

Cette guerre s’inscrit dans un contexte stratégique qui se dégrade depuis une vingtaine d‘années avec la désinhibition de certaines puissances à portée mondiale ou régionale qui se réarment massivement et n’hésitent pas à recourir à la force pour satisfaire des objectifs qui nous apparaissent être d’un autre temps. Des objectifs impérialistes, disons-le.

Par quels moyens la France observe-t-elle et essaie-t-elle de recueillir des informations sur l’évolution du conflit pour en tirer des retours sur expériences ?

On essaye de maintenir des capacités autonomes d’appréciation de situation au travers de nos services de renseignements. Et nous sommes aussi attentifs aux sources ouvertes qui sont très importantes, notamment dans un monde où les réseaux sociaux sont très actifs. Et après de tirer des leçons de cette guerre.

Justement, quelles leçons l’armée française peut-elle tirer de cette guerre ?

Le contexte nous a amenés à revoir notre grille de lecture du monde et des relations internationales.

L’armée française considère que le temps où l’on pouvait caractériser le monde selon trois états bien distincts que sont la paix, la crise, la guerre - trois états qui se succèdent de façon phasée - est révolu.

Ce continuum laisse la place à un monde plus brouillé, marqué par une confrontation systémique permanente qui se structure autour de trois états imbriqués : compétition, contestation, affrontement. Ils sont intriqués parce que deux acteurs internationaux peuvent être tout à la fois dans ces trois situations, avec, notamment dans le domaine cyber un affrontement qui est permanent. La rivalité sino-américaine se situe dans ce contexte. Cela se traduit par des stratégies hybrides ou des compétiteurs vont mixer les modes d’actions en cherchant à rester sous le seuil des conflits armés.

Et plus particulièrement au niveau de l’Ukraine ?

Pour revenir à la guerre en Ukraine, elle comporte son lot de surprises, bonnes comme mauvaises. D’abord de nombreux observateurs pensaient que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine, considérant cette décision comme étant irrationnelle, car ils savaient que la Russie ne pourrait pas contrôler toute l’Ukraine. L’Ukraine de 2022 n’est pas l’Ukraine de 2014, elle s’est bien préparée à cette guerre – et je pense que si la Russie avait fait en 2014 la même chose qu’en février de cette année, elle serait entrée comme dans du beurre.

La bonne surprise, ce serait plutôt la situation militaire actuelle ?

Nous avons passé le cap des 200 jours de guerre et il y a peu d’observateurs qui pensaient que l’Ukraine parviendrait à contenir cette invasion. A l’inverse, beaucoup d’observateurs sont étonnés par les difficultés que rencontre l’armée russe qui avait impressionné en Syrie et beaucoup réinvesti dans son armement.

Ce qui nous intéresse c’est pourquoi cette résistance ukrainienne est à la hauteur ? Il y a d’abord le soutien massif de l’Occident en équipement. C’est une réalité qui fonctionne très bien. Cette cohésion occidentale est une excellente nouvelle. Au-delà de l’équipement, ce sont les Ukrainiens qui impressionnent. Cette guerre nous démontre une nouvelle fois que les forces morales prennent le dessus sur le seul rapport de force technique. L’homme reste au cœur de l’action de guerre. La guerre reste un affrontement des volontés et des forces morales. Ce qui fait la différence, c’est la cohésion de la nation ukrainienne qui décuple le moral des combattants.

S’il n’y a pas de cohésion nationale, c’est compliqué d’entretenir une force morale et dans ce genre de conflit, c’est déterminant. Nous avons certainement des enseignements à tirer de la résilience nationale ukrainienne.

On a vu l’importance que prend la communication, avec un président Zelensky très à l’aise. A un niveau très opérationnel, cette guerre marque-t-elle un tournant dans l’efficacité des différentes composantes d’une confrontation (aviation, artillerie, cyber, communication, économie…) ?

C’est toute la complexité des guerres modernes. Il n’y a pas une composante plus importante qu’une autre. On assiste à une extension permanente des champs de conflictualité. Au début les hommes s’affrontaient sur terre. Puis sur terre et sur mer, ensuite le volet économique a pris une place de plus en plus importante. Au début du XXe siècle est arrivée la troisième dimension avec le milieu aérien. Et là, on a le milieu cyber, le champ exoatmosphérique, et aussi le champ communicationnel qui a toujours existé mais prend dans nos sociétés modernes de plus en plus d’importance.

Et c’est toute la difficulté pour se protéger. On ne peut pas se permettre d’avoir une faille dans un de ces champs au risque de perdre la guerre. Ce qui important aujourd’hui c’est la capacité à coordonner ces actions dans tous ces milieux.

C’est une guerre qui consomme aussi beaucoup d’hommes et de matériel…

Cette guerre révèle aussi l’importance de la capacité à durer. Cela nous amène a nous interroger sur comment la France se prépare à ce genre de chose ? L’objectif est de pouvoir fournir beaucoup plus rapidement aux armées les équipements dont elles ont besoin. Le vrai enjeu de court et moyen terme, c’est la préparation de cette nouvelle loi de programmation militaire voulue par Emmanuel Macron qui vise à définir précisément les capacités et ressources dont disposeront les armées françaises à l’horizon 2030. Et la consigne, c’est de s’appuyer sur les retours d’expériences de la guerre en Ukraine.

Quelles sont les craintes pour de futurs conflits ?

La crise en Ukraine peut amener un choc économique récessif mondial et les crises économiques ne sont jamais très bonnes. On a évidemment expérience de la grande récession 1929, mais si on regarde les conséquences de la crise des subprimes de 2008, on a 2011 et, les printemps arabes qui ne sont pas vraiment conclus par une libération des peuples… Il y a quand même cette crainte de développement de crises périphériques indirectement liées à l’Ukraine.

Une des leçons de cette guerre est aussi l’importance la dissuasion nucléaire. Les Ukrainiens doivent amèrement regretter d’avoir rendu en 1994 les armes nucléaires aux Russes.

A contrario, si la Russie n’avait pas été une puissance nucléaire les Occidentaux serait-il intervenu en Ukraine ? Ma conviction est peut-être que oui.

Réussir à soutenir un belligérant sans entrer dans le conflit, est-il une des clefs de la guerre du futur ?
Ça a toujours été plus ou moins le cas, surtout depuis la période de la guerre froide ou les deux blocs s’affrontaient via des proxys, des pays tiers qui bénéficiaient du soutien massif d’un des deux blocs. Quelque part l’Ukraine c’est un peu ça, l’Occident est en guerre contre la Russie via un proxy qui est l’Ukraine – enfin être en guerre, c’est un peu fort, nous ne sommes pas belligérants.

Au niveau de l’Otan et de l’Europe, ce qui est important c’est de renforcer notre interopérabilité. Cette guerre révèle aussi que l’on a besoin de système d’alliance robuste. Car si l’on veut pouvoir avoir la profondeur stratégique de mener une guerre de haute intensité, on ne peut pas être seul. Il faut des soutiens.