Guerre en Ukraine : Dans la Hongrie de Viktor Orban, la leçon d'accueil des habitants de Budapest

REPORTAGE Malgré une inflexion dans le discours du Premier ministre en matière d’asile, l’accueil des réfugiés repose sur la mobilisation citoyenne

Hélène Sergent
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Guerre en Ukraine: Un centre humanitaire dans la gare de Budapest pour accueillir les réfugiés — 20 Minutes
  • La Hongrie compte cinq points d’entrée le long de sa frontière commune avec l’Ukraine.
  • Depuis le début de la guerre, le pays – dirigé par le très conservateur Viktor Orban – a d’ores et déjà accueilli 180.163 réfugiés, selon le Haut-commissariat de l’ONU.
  • Sept ans après la crise migratoire provoquée par la guerre en Syrie et en Irak, qui a fortement secoué la Hongrie, les habitants du pays font preuve d’un élan de solidarité sans précédent.

De notre envoyée spéciale en Hongrie,

Le long du quai n°10 de la gare de Nyugati, à Budapest, des dizaines de silhouettes vêtues de gilets rouges, verts et bleus s’activent en ce vendredi après-midi. Certaines transportent des cartons remplis de bananes et d’oranges. D’autres portent, autour du cou, une pancarte proposant un transport ou des traductions en russe et ukrainien. Sous les moulures dorées de cette salle transformée en centre humanitaire, les bénévoles des associations chrétiennes et des ONG mobilisées tentent de répondre à l’urgence. « 500 à 1.000 personnes descendent toutes les quatre heures de trains qui arrivent jour et nuit en provenance de la frontière », indique Peter, 38 ans, coordinateur d’une association catholique hongroise.

A chaque fois, le même ballet se met en place et les passagers ressortent de la gare les bras chargés de bouteilles d’eau et de gâteaux secs. A la sortie du centre, les valises s’entassent et les tasses brûlantes de café passent de main en main. Irina est arrivée à Budapest avec trois amies quelques heures plus tôt. Sur son départ précipité de Kiev et les bombardements, elle ne dira rien. « Je n’arrive pas à raconter. Ca me fait pleurer, c’est trop dur », balaie-t-elle. Le regard tourné vers son gobelet fumant, la jeune femme brune glisse simplement : « Ça fait du bien, le trajet a été fatigant. Les gens ici ont tous été très gentils. »

« Rien n’a changé depuis 2015 »

Sous une tente installée sur le parvis de Nyugati, cinq jeunes bénévoles pianotent sur leur ordinateur et décrochent sans cesse leur téléphone. Leur association, Migration Aid, est née en août 2015. Simple page Facebook créée à l’origine pour coordonner les dons de nourriture, boissons et vêtements au profit des réfugiés qui venaient alors d’Irak, d’Afghanistan et de Syrie, Migration Aid s’est structurée au fil du temps. Sept ans après cette première crise gérée à coups de barbelés par le premier ministre Viktor Orban, « rien n’a changé », juge Viktoria Horvath, la porte-parole de l’association. « Il n’y a toujours aucun système d’asile ou d’accueil digne de ce nom en Hongrie », estime la jeune femme.

Une famille de réfugiés Ukrainiens patientent devant la gare de Nyugati à Budapest, le 6 mars 2022.
Une famille de réfugiés Ukrainiens patientent devant la gare de Nyugati à Budapest, le 6 mars 2022. - C.Katona/20 Minutes

De fait, à l’intérieur du centre humanitaire comme à l’extérieur de la gare, aucune présence d’officiels ou de fonctionnaires du gouvernement – en dehors de quelques policiers – pour organiser l’accueil des milliers de réfugiés ukrainiens. Dans son discours, pourtant, le très conservateur Viktor Orban semble avoir opéré un virage à 180 degrés sur le sujet de l’asile. « Tous ceux qui fuient l’Ukraine trouveront un ami en Hongrie », a-t-il promis dès le début de la guerre. Moins d’un mois avant un scrutin législatif qui s’annonce serré pour Orban et sa majorité, le gouvernement a également adopté un décret pour offrir aux réfugiés ukrainiens une protection temporaire. « Ça, c’est ce que dit la loi. Mais entre la loi et ce qu’on constate sur le terrain, il y a une grosse différence », pointe András Léderer, chargé de plaidoyer pour la branche hongroise du Comité d’Helsinki.

Une inflexion dans le discours

Selon les informations du juriste, seule une centaine de réfugiés ukrainiens auraient, pour l’heure, sollicité ce nouveau type de protection. « Il y a un manque criant d’informations à ce sujet, notamment lors de leur arrivée à la frontière », ajoute András Léderer. Comme Viktoria Horvath de Migration Aid, le trentenaire considère que « rien n’a changé sur le fond dans la politique d’Orban ». Et la distinction opérée encore par le gouvernement entre « migrants illégaux » venus du Moyen-Orient et les réfugiés ukrainiens l’atteste, juge-t-il.

L’accueil des réfugiés continue donc de dépendre essentiellement de la mobilisation citoyenne en Hongrie. Agnes, 52 ans, a rejoint Migration Aid il y a quelques jours seulement. « Je suis venue à la gare une première fois pour déposer de la nourriture pour bébé et j’ai voulu me rendre utile. Ils avaient besoin de monde pour trouver des solutions d’hébergement », explique cette habitante de Budapest. A ses côtés, la porte-parole complète : « On a reçu tellement de propositions d’aide qu’on a dû créer une adresse e-mail dédiée à cette crise ukrainienne. On est contactés chaque jour par des centaines de personnes qui proposent des chambres ou leur logement pour accueillir des réfugiés pour une nuit, deux nuits ou une semaine. Et les propositions ne concernent pas seulement Budapest, mais toute la Hongrie. »

Des soutiens venus d’ailleurs

Dans la voix et dans les regards, on sent la « fierté » de celles et ceux qui viennent donner de leur temps pour aider leurs voisins ukrainiens. « Cet élan est assez émouvant, je dois dire », confie András Léderer qui défend les droits des réfugiés depuis plus de dix ans. Et contrairement à la crise de 2015, la société civile peut aussi compter sur l’engagement de sociétés privées. Ce vendredi, le service juridique de la plateforme Airbnb a contacté Migration Aid, fait savoir Viktoria Horvath : « Ils nous ont proposé de nous mettre en relation avec les hôtes inscrits sur leur site. C’est vraiment une excellente nouvelle pour nous, parce qu’on avait pas mal de difficultés à trouver des logements disponibles pour un temps très court et en urgence, la nuit ».

En août 2015, faute de structures d’hébergement et de solutions pérennes, des tentes avaient été montées à la hâte sur le parvis de l’immense gare de Keleti. Sept ans après, le plus grand hôtel du pays, le Danubius Hotel Hungaria, installé juste en face de cette station a annoncé la mise à disposition de ses 499 chambres pour les réfugiés ukrainiens. Fermé depuis des mois pour travaux, l’établissement a rouvert le 1er mars. Dans un communiqué transmis à la presse hongroise, Balázs Kovács, le PDG du groupe hôtelier a déclaré : « Notre entreprise ne pouvait rester inactive pendant cette période tragique chez un pays voisin. Nous estimons qu’il est de notre devoir d’aider ceux qui fuient la guerre et de contribuer à leur prise en charge. » Qu’il semble loin le temps de barbelés, désormais.