Guerre en Ukraine : À la frontière hongroise, l’avenir suspendu des réfugiés

REPORTAGE La petite ville frontalière de Zahony en Hongrie est devenue le principal point d’entrée des réfugiés ukrainiens qui arrivent dans le pays

Hélène Sergent
— 
Guerre en Ukraine: Des hébergements proposés aux réfugiés en Hongrie — 20 Minutes
  • Plus de 1,5 million de réfugiés ont fui l’Ukraine depuis le début de l’offensive militaire de la Russie, a indiqué l’ONU ce dimanche.
  • La Hongrie, l’un des pays voisins de l’Ukraine, a accueilli plus de 144.000 personnes sur son territoire.
  • Le quotidien des habitants de Zahony, ville frontalière hongroise, a été bouleversé par l’arrivée de ces réfugiés fuyant les bombardements.

De notre envoyée spéciale en Hongrie,

La vie d’Anastasiia et Murad s’est figée en une nuit. « Le 25 février au matin, j’ai reçu un appel de ma mère. Elle était en pleurs et elle m’a dit :"La guerre a commencé" », souffle la jeune ukrainienne. Marié depuis cinq ans, le couple âgé de 28 ans venait d’acheter une maison à Kiev. Leur existence tient désormais dans deux petites valises à roulettes. Vendredi 4 mars, après sept jours de bombardements, les amoureux se sont résignés à prendre la direction de la gare. « Notre seule option, c’était partir », estime Murad, citoyen israélien et étudiant en médecine dentaire à Kiev.

Après quatre heures d’attente au milieu de la foule d’habitants qui cherchent à fuir la capitale, ils parviennent à monter dans un train. Leur destination leur est alors inconnue mais qu’importe. Le trajet dure près de vingt-quatre heures, dont seize passées debout dans le couloir étroit d’un wagon. Zahony, petite ville frontalière située à l’extrême nord-est de la Hongrie, est leur premier point de chute. Comme eux, 2.000 à 3.000 personnes arrivent ici chaque jour depuis que la guerre a commencé. Située à trois heures de route ou de train de Budapest, la commune est devenue le principal point d’entrée du pays pour les réfugiés ukrainiens.

Un élan de solidarité historique

En dix jours à peine, les traces de la guerre voisine se sont immiscées partout dans la ville. Dans le hall de la gare, des centaines de bénévoles offrent nourriture, couvertures et boissons chaudes aux familles qui descendent des trains qui arrivent de jour comme de nuit. L’ancien restaurant de la station a été transformé en nurserie et les enfants, très nombreux, courent ballon au pied ou crayon à la main entre les sacs et les bagages amoncelés ici et là. De ce côté-ci de la frontière, l’invasion russe a aussi pris tout le monde de court, reconnaît Helmeczi László, maire indépendant de Zahony : « On était loin d’imaginer que notre ville allait vivre une telle situation. Mais on n’a pas eu le temps de paniquer tant il y avait de choses à faire. Les habitants se sont tous engagés bénévolement et coopèrent. On a déjà connu des élans de solidarité dans notre histoire, mais jamais de cette ampleur ».

À l’entrée du centre culturel situé à quelques minutes de la gare, des monte-charges déplacent des palettes remplies de couches ou de bouteilles d’eau. Les dons affluent de tout le pays et certains Hongrois n’hésitent pas à parcourir des centaines de kilomètres pour déposer des sandwichs ou des médicaments. Dans cette région arboricole, les pomiculteurs ont offert des centaines de cageots à destination des réfugiés. Le collège professionnel, où vivaient jusqu’ici quelques apprentis, est devenu un centre d’hébergement pour les familles qui ont besoin de se reposer. « La majorité des réfugiés ont des liens avec des proches en Allemagne ou en République tchèque. Mais pour ceux qui n’ont aucun point de chute, on leur propose de rester quelques nuits », poursuit le maire venu prêter main-forte à la gare.

« Une angoisse permanente »

La guerre se lit aussi sur les visages. Celui de Surmi et ses amies, toutes étudiantes en médecine à Kharkiv témoignent de la fatigue accumulée les six derniers jours pour rallier la Hongrie. Un trajet éreintant qui n’a pas effacé le souvenir des combats qui ont visé la ville où ces jeunes Indiennes résidaient : « On s’est réfugié dans un abri anti-bombardement quand ça a commencé, c’était terrifiant. Un Indien, étudiant lui aussi, a même été tué il y a quelques jours à Kharkiv », raconte Surmi en attendant le train qui doit ensuite les conduire à Budapest.

Une mère berce son enfant à la gare de Zahony à la frontière hongroise avec l'Ukraine, le dimanche 6 mars 2022.
Une mère berce son enfant à la gare de Zahony à la frontière hongroise avec l'Ukraine, le dimanche 6 mars 2022. - C.Katona/20 Minutes

Galyna, 32 ans, est arrivée à Zahony le même jour qu’elle, avec ses deux enfants, son neveu et sa belle-sœur. Sur son téléphone portable, cette habitante de Ternopil fait défiler des images des bombardements qui ont défiguré plusieurs villes d’Ukraine. « Avant notre départ, les sirènes résonnaient tout le temps. On vivait dans une angoisse permanente », confie-t-elle. Si cette mère de famille se dit aujourd’hui soulagée pour ses enfants, l’inquiétude persiste pour ses proches restés au pays : « Mon frère est dans l’armée. Je suis angoissée pour lui et pour tous les soldats qui se battent pour l’Ukraine ».

Tous sont suspendus à l’évolution du conflit

Soumis à la loi martiale depuis le début du conflit, les hommes âgés de 18 à 60 ans ont interdiction de quitter le pays. Comme Galyna, Katarina, 38 ans, a donc fait le voyage seule depuis Kiev, sans son mari qui affronte les troupes russes. Leurs deux enfants ont été les premiers à partir. Ils se sont réfugiés en Italie avec leur grand-mère. « Les bombardements ont commencé dès le premier jour de l’offensive mais ils se sont intensifiés au fil du temps. C’était vraiment effrayant. Moi j’ai juste eu le temps de faire mon sac, de prendre mes animaux et de partir », détaille-t-elle. A ses pieds, le chien de la famille, Tori, gratifie Néron, le chat de Katarina de quelques coups de langue. « Eux, ce sont mes troisième et quatrième enfants ! », parvient à sourire la trentenaire.

Loin du front, les réfugiés ukrainiens restent tous suspendus à l’évolution du conflit. Tasse de café à la main, Anastasiia peine à refouler ses larmes lorsqu’elle évoque son avenir avec Murad, son mari : « On avait plein de projets, tout le monde avait des projets… Et maintenant avec la guerre, tout a disparu ».