Guerre en Ukraine : Des « réfugiés ukrainiens » mais des « migrants syriens » … Le conflit va-t-il changer notre regard sur les populations déplacées ?

CRISE Par rapport aux précédentes populations déplacées à cause de conflits, un changement de sémantique s’opère de la part de l’Europe envers les réfugiés ukrainiens

Jean-Loup Delmas
— 
Les réfugiés ukrainiens bénéficient d'une empathie et d'une solidarité de l'Union européenne que n'avaient pas d'autres populations fuyant la guerre
Les réfugiés ukrainiens bénéficient d'une empathie et d'une solidarité de l'Union européenne que n'avaient pas d'autres populations fuyant la guerre — Wojtek RADWANSKI / AFP
  • Selon le dernier recensement de l’ONU, la guerre en Ukraine a déjà fait plus de 600.000 réfugiés, que l’Union européenne s’est dit prête à accueillir.
  • Rarement les Vingt-Sept n’avaient adopté une attitude aussi unie et ouverte face à une population déplacée à cause de la guerre.
  • Comment expliquer un tel changement de sémantique et de positionnement ?

Lundi, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a déclaré que l’Union européenne s’apprêtait à voter « la protection temporaire à tous les Ukrainiens qui arriveront en Europe, c’est-à-dire l’asile », alors que plus de 660.000 personnes ont fui le pays depuis l’invasion de la Russie il y a six jours, selon un décompte de l’ONU. Le locataire de Beauvau a ensuite évoqué, de la part de la France, « une solidarité économique, humaine et d’asile », avant de réunir les préfets ce mardi pour organiser cet accueil de réfugiés. Le même jour, le ministre des transports, Jean-Baptiste Djebbari, annonçait la gratuité des trains longue distance français pour les réfugiés ukrainiens.

Des mains tendues et des discours solidaires qui tranchent avec des propos pas si lointains d’Emmanuel Macron. C’était le 16 août 2021, au sujet de la crise en Afghanistan. Le chef de l’Etat prévenait que « l’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle » et qu’il fallait « nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants ». Un changement de sémantique apparu ces derniers jours qui n’a pas échappé à Smaïn Laacher, sociologue et spécialiste des déplacements forcés de populations dans l’espace européen : « Il y a une attitude totalement différente à propos des Ukrainiens qu’envers les Syriens, les Kurdes, les Afghans… », confirme-t-il.

Pays voisin et guerre au loin

Hélène Thiollet, chercheuse au CNRS et enseignante à Science Po autour des migrations internationales, apporte une nuance, rappelant que des voix portaient déjà en Europe lors de  la crise en Syrie en 2015. Notamment celle d’Angela Merkel, qui avait ouvert les frontières de l’Allemagne aux populations fuyant la guerre. Selon l’ONU, 1,05 million de Syriens sont réfugiés en Europe actuellement. La chercheuse le reconnaît : « Ce n’était à l’époque que quelques voix disparates et désunies, quand les Vingt-Sept répondent aujourd’hui de manière unanime et solidaire au sujet de l’Ukraine. »

Pourquoi une telle différence ? D’abord parce que la crise ukrainienne se déroule littéralement à la frontière de l’UE : la Pologne, membre de l’Union, est la voisine directe de l’Ukraine. Hélène Thiollet chiffre : « Entre 85 et 90 % des réfugiés de guerre se trouvent dans les pays voisins de leur Nation d’origine ». De fait, les Vingt-Sept n’ont plus de pays " tampons ", comme la Turquie, entre les réfugiés de guerre et eux, et vont devoir gérer ce flux humanitaire. Ce qui les pousserait, selon la chercheuse à adopter une posture plus solidaire, unie et démonstrative, faute d’alternative.

Autre raison pragmatique avancée : l’Union européenne est en guerre indirecte avec la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine. Elle doit montrer qu’elle ne se sent pas menacée par cet afflux de réfugiés. Hélène Thiollet rappelle alors la crise migratoire à la frontière polonaise en novembre dernier, lorsque la Biélorussie envoyait des réfugiés kurdes aux frontières de l’UE : « Il s’agissait de moins de 10.000 réfugiés, contre plusieurs centaines de milliers actuellement, et la réponse européenne – notamment la militarisation des frontières – avait été totalement abusive et disproportionnée, montrant une crainte. »

Des « semblables » plus que des « migrants »

Entre les Syriens de 2015 ou les Kurdes de novembre 2021 et les Ukrainiens d’aujourd’hui, il y a, selon Smaïn Laacher, une autre différence fondamentale : « Il s’agit de Blancs occidentaux non-musulmans. Les populations européennes sont plus empathiques pour eux et ont moins d’inquiétudes autour d’une intégration sur le territoire. Les thèmes sur l’immigration musulmane sont constamment débattus en Europe, ce qui influe notre jugement et notre regard au moment d’accueillir Syriens ou Kurdes. »

Le sociologue poursuit : « L’Ukraine est considérée, aujourd’hui encore plus qu’hier, comme un pays de l’espace européen. Accueillir les Ukrainiens, dans l’idée des Vingt-Sept, c’est accueillir non pas un étranger, non pas un migrant, ni même pas un réfugié, mais un semblable ». M̈ême constat chez François Gemenne, chercheur et expert des déplacements de population : « On aura davantage tendance à être solidaire avec des personnes similaires à nous, qui sont dans une situation dans laquelle on peut se projeter et se dire que ça nous aurait pu nous arriver. » Preuve en est pour le chercheur : de nombreux reportages attestent que des étudiants africains sont refoulés à la frontière polonaise, la solidarité concernant principalement les Ukrainiens blancs. Autre motif d’empathie pour François Gemenne, contrairement à la guerre civile syrienne, « il y a cette fois un pays agresseur et proche de l’Europe. La menace nous semble bien plus concernante. »

Cette solidarité serait-elle alors seulement philantropique de la part des Européens ? Hélène Thiollet se veut réaliste : « Tout comme l’Allemagne avec les Syriens en 2015, la Pologne accueille facilement les Ukrainiens car ils pourront vite s’intégrer sur leur marché du travail ». François Gemenne ajoute que la majorité des Ukrainiens réfugiés sont logés chez des proches en Pologne, rendant le flux humain plus facile à gérer.

Quelles conséquences à long terme ?

Ce changement de vision vis-à-vis des réfugiés durera-t-il ? Les avis divergent. « La "guerre en Ukraine" rappelle que la crise concerne d’abord le pays en conflit, et non les pays qui accueillent les réfugiés, alors que lors de "la crise migratoire" de 2015, on passait sous silence la guerre en Syrie. Ce recentrage pourrait durer », espère Hélène Thiollet.

Pour Smaïn Laacher, l’effet pourrait être contreproductif : « Il est en train de s’installer une hiérarchie dans les migrations, qui risque de rendre l’Europe encore plus hostile aux réfugiés ne venant pas de son continent. » Et selon François Gemenne, seul l’avenir le dira : « Difficile de savoir aujourd’hui si cette crise changera profondément les choses ou non. Mais politiquement, des lignes ont bougé en Europe. A voir si elles bougent aussi dans l’opinion publique… »