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CatastrophePourquoi les séismes en Turquie et Syrie ont-ils été aussi dévastateurs ?

Séismes en Turquie et en Syrie : Pourquoi les secousses ont-elles été aussi dévastatrices ?

CatastropheLe bilan ne cesse de s’alourdir et dépasse désormais le seuil des 16.000 morts, avec près de 50.000 blessés en Turquie et 5.000 en Syrie
Des images effrayantes des séismes en Turquie et en Syrie
Diane Regny

Diane Regny

L'essentiel

  • Un tremblement de terre d’une magnitude de 7,8 a secoué lundi à l’aube le sud-est de la Turquie et le nord de la Syrie voisine, suivi de puissantes répliques.
  • Le bilan ne cesse de s’alourdir et dépasse désormais le seuil des 16.000 morts, avec près de 50.000 blessés en Turquie et 5.000 en Syrie. Si ces secousses ont été aussi dévastatrices, c’est à cause de plusieurs facteurs réunis.
  • Entre solidité des bâtiments, faille décrochante et secourisme, 20 Minutes fait le point pour vous grâce à l’analyse de Lucile Bruhat, docteure en géophysique et spécialiste des tremblements de terre et Françoise Courboulex, sismologue et directrice de recherche au CNRS au laboratoire Géoazur de l’université Côte d’Azur.

En Turquie et en Syrie, l’horreur et la dévastation embusquées derrière les mots « catastrophe naturelle » prennent tout leur sens depuis lundi. Le bilan des deux séismes et des centaines de répliques qui ont suivi ne cesse de s’alourdir. Ce tragique décompte, estimé à plus de 16.000 morts, est dû à une kyrielle de facteurs entre situation géographique et architecture. Et avant tout à l’intensité exceptionnelle des tremblements de terre, de magnitude 7,8 puis de magnitude 7,5 quelques heures plus tard.

C’est le pire séisme en Turquie depuis celui du 17 août 1999 qui avait tué 17.000 personnes, alors que la région se situe en étau entre trois plaques tectoniques. « La Turquie est bordée par deux très grandes failles, une au nord et une au sud, celle qui a généré le séisme de lundi », décrypte Lucile Bruhat, docteure en géophysique et spécialiste des tremblements de terre.

Une magnitude destructrice

Le premier séisme s’est produit dans une faille « décrochante » où les deux plaques « coulissent » l’une contre l’autre. C’est particulièrement dangereux parce que « les failles décrochantes sont souvent proches de la surface ce qui provoque des destructions massives à proximité de la faille. La zone s’effondre directement sous les habitations », explique la spécialiste de l’analyse des risques.

Avec une magnitude de 7,8, ce séisme a été particulièrement violent. « La faille a une extension très importante, environ une centaine de kilomètres, où une zone à au moins 30 kilomètres a été très fortement impactée par les vibrations », détaille Françoise Courboulex, directrice de recherche au CNRS au laboratoire Géoazur de l’université Côte d’Azur. « Une magnitude de 7,8, c’est bien plus important que le séisme de 7,2 qui a touché Haïti en août 2021 » et qui avait fait près de 2.250 morts, souligne la sismologue.

« L’effet domino », la seconde secousse

En règle générale, les répliques des séismes sont moins intenses. Mais ce tremblement de terre nocturne a été suivi d’un second séisme de magnitude 7,5 quelques heures plus tard, soit une intensité inouïe. « Il est inhabituel d’avoir un second choc quelques heures plus tard de magnitude quasi équivalente. Ça implique des dégâts encore plus importants », souligne Françoise Courboulex. « C’est très rare », abonde Lucile Bruhat. « On parle de réplique quand un séisme arrive après un second séisme. Mais là, on pense que la taille de ce deuxième séisme est telle que le premier en a déclenché un deuxième sur une faille annexe. C’est un effet domino », déroule-t-elle.

Les répliques continuent à se produire dans la région touchée par les tremblements de terre, provoquant de nouvelles destructions. « On a souvent des effondrements ces derniers jours », confirme Françoise Courboulex. Les infrastructures étant fragilisées par les premières secousses, « les magnitudes 5 suffisent pour que ça s’effondre », souligne-t-elle. Et le sol n’a pas fini de trembler. « Dans la zone, il y aura des répliques dans les semaines, les mois et même les années à venir », prévient Lucile Bruhat qui détaille : « En général un séisme de magnitude 7 va déclencher une réplique de magnitude 6, dix de magnitude 5, cent de magnitude 4, mille de magnitude 3. »

« C’est le bâtiment qui tue, pas le séisme »

Ces séismes ont touché une zone très peuplée, aggravant mécaniquement le bilan humain. L’épicentre se situait à Kahramanmaras, une ville d’un demi-million d’habitants et à proximité de la métropole de Gaziantep, qui compte plus de deux millions d’habitants. Et l’horaire du tremblement de terre a aggravé la catastrophe. Les premières secousses se sont produites au milieu de la nuit, à 4h17, piégeant de nombreux habitants dans les décombres des immeubles où ils dormaient. « Les gens n’ont pas eu le temps de réagir », explique Françoise Courboulex.

L’effondrement des bâtiments a englouti des milliers de personnes dans des prisons de béton. « C’est le bâtiment qui tue, pas le séisme en lui-même. Si on se trouve dans le désert, on ne mourra pas », illustre Françoise Courboulex. Dans la région, pléthore de constructions ne respectent pas de normes antisismiques strictes. « De nombreux bâtiments sont plus anciens que les normes parasismiques et même si ces normes existent sur les nouveaux bâtiments, encore faut-il que les constructeurs les respectent », glisse Françoise Courboulex. Car ces confortements d’anciennes infrastructures et la création de nouvelles avec ces normes sont très onéreux.

Certains « n’ont toujours pas vu les secours arriver »

La destruction des infrastructures handicape aussi la recherche de survivants. « La gestion des victimes est très complexe alors que les routes et les infrastructures essentielles sont détruites dans certaines zones et les gens formés pour venir en aide ne sont pas forcément opérationnels », explique François Courboulex qui rappelle que la zone de recherche est énorme. « Certains villages n’ont toujours pas vu les secours arriver alors que le premier jour est crucial. Après, les chances de retrouver des survivants sont très faibles », regrette la sismologue. Les conditions climatiques, avec des températures glaciales et de la neige en abondance dans certaines régions, compliquent encore plus les recherches.

Le bilan final de ce drame ne sera pas connu avant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Et après la recherche, restera l’épreuve de la reconstruction. Mais « un séisme de 7,8, se produit tous les deux à trois siècles, donc pour un entrepreneur ou un habitant, il est difficile de se projeter », souligne Lucile Bruhat. Et c’est tout le problème. Les séismes ne sont pas des évènements qui se produisent tous les quatre matins et au fil des décennies, les populations ont tendance à oublier le risque qu’ils représentent. Prévenir les tremblements de terre est scientifiquement impossible - du moins pour le moment - mais reconstruire avec des normes antisismiques pourrait permettre de sauver de nombreuses vies à l’avenir.

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