Dix ans après le début de la guerre, « Bachar al-Assad règne toujours sur un pays en ruines »

CONFLIT Après une décennie d’une guerre sanglante en Syrie, le président Bachar al-Assad, qui a toujours refusé les concessions, pourrait remporter un nouveau mandat à la tête du pays

Lucie Bras

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Une photo du président Bachar Al-Assad, le 28 novembre 2019, publiée par l'agence officielle Syrian Arab News.
Une photo du président Bachar Al-Assad, le 28 novembre 2019, publiée par l'agence officielle Syrian Arab News. — SANA / AFP
  • La guerre en Syrie a fait plus de 387.000 morts et poussé à l’exode des millions de personnes.
  • Dix ans après le début du conflit, Bachar al-Assad s’est maintenu au pouvoir et se dirige à présent vers une élection présidentielle qui lui est acquise.
  • « Bachar n’a aucune légitimité mais il va continuer à régner sur un pays en ruines, qui a perdu huit millions de ses habitants », analyse le chercheur Bayram Balci.

Le visage de Bachar al-Assad a longtemps été celui du conflit en Syrie. En une décennie, cette guerre  a tué plus de 387.000 personnes, déplacé et poussé à l’exil plus de la moitié de la population d’avant-guerre, estimée à plus de 20 millions.

Dix ans après le début de cette guerre meurtrière, Bachar al-Assad est toujours au pouvoir, après avoir succédé en 2000 à son père Hafez. Dans ce pays ravagé, l'homme fort de Damas pourrait être reconduit pour un mandat de sept ans, à l’issue d’une nouvelle élection présidentielle au printemps. Le règne de l’indéboulonnable Assad, « qui règne sur un pays qui n’existe plus », peut-il encore durer ? 20 Minutes fait le point.

Dix ans après le début de la guerre, quelle est la situation politique aujourd’hui en Syrie ?

Le clan Assad est au pouvoir en Syrie depuis plus de cinquante ans. Aujourd’hui, il est composé de Bachar, mais également de son épouse Asma, et de leur fils Hafez al-Assad junior, 19 ans. Et de leurs proches alaouites, une minorité qui occupe de nombreux postes à responsabilité dans le pays.

En avril-mai, une nouvelle élection présidentielle doit se tenir, et Bachar al-Assad compte briguer un quatrième mandat de sept ans à la tête de l’Etat. « Cette élection est bidon. Dans la communauté internationale, personne ne veut aller observer ces élections, car cela revient à légitimer la mascarade électorale », estime Bayram Balci, chercheur au Ceri-Sciences Po et spécialiste de la Syrie. « Ce processus est une blague depuis un certain temps déjà », confirme une source diplomatique occidentale à l’AFP.

Et le pays n’en a pas fini avec le clan Assad. Dans un article daté du 13 mars, Libération relaie des soupçons sur une candidature d’Asma al-Assad pour la présidentielle, ce qui lui permettrait « d’assurer ainsi une sorte de régence en attendant que son fils Hafez al-Assad junior, 19 ans, n’atteigne l’âge légal pour être président du pays ».

Comment a-t-il réussi à se maintenir au pouvoir malgré le conflit ?

En 2011, sous l’effet des printemps arabes, les jours au pouvoir de Bachar al-Assad semblaient comptés. Mais le président syrien a déjoué les pronostics, en se maintenant au pouvoir par la force. « Il a su jouer de nos craintes face à Daesh, il a lui-même alimenté le djihad pour mieux se protéger », analyse Bayram Balci. Instrumentalisant l’essor des groupes djihadistes, le régime s’est posé en protecteur des minorités, notamment des chrétiens.

Malgré des dizaines de milliers de défections, l’armée syrienne a également joué un rôle majeur dans la survie d’Assad. « Le commandement militaire est resté fidèle » car il avait été noyauté « par des proches d’Assad et d’autres alaouites », explique Thomas Pierret, de l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabe et musulman, interrogé par l’AFP.

Les membres de cette minorité religieuse proche du chiisme « représentaient probablement plus de 80 % des officiers en 2011 et occupaient pratiquement tous les postes influents », ajoute-t-il. Enfin, le président a su jouer des multiples divisions de la société syrienne : entre Arabes et Kurdes, entre sunnites, alaouites et d’autres minorités.

Pourquoi l’opposition n’a-t-elle pas réussi à présenter une alternative crédible ?

En 2012, plus de 100 pays reconnaissaient une « Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition » comme unique représentant du peuple syrien. Mais, malgré les efforts internationaux, l’opposition en exil et les rebelles en Syrie ne sont pas parvenus à former un front uni. Sur le terrain, les factions armées se sont progressivement fragmentées.

« D’une part, l’opposition est divisée, comme la société syrienne est divisée, sur le plan ethnique et religieux », explique Bayram Balci. « D’autre part, elle n’a pas été assez soutenue par l’extérieur. L’Occident, par exemple, a trop tergiversé pour agir. » « Il existe encore une opposition à l’étranger », rappelle toutefois le chercheur. « Beaucoup sont en prison ou à l’étranger, en Turquie, au Qatar ou en Europe. Mais malheureusement elle est tellement écrasée qu’elle n’est pas vraiment une alternative à Bachar à l’heure actuelle. »

Quel avenir politique pour la Syrie ?

« Il est complètement imprécis, flou et incertain », estime Bayram Balci. « C’est un pays qui n’existe plus. Bachar toujours au pouvoir, ce qui montre l’indifférence et l’incapacité de la communauté internationale sur le sujet. Il n’a aucune légitimité mais il va continuer à régner sur un pays en ruines, qui a perdu huit millions de ses habitants. Et il est encore jeune, son régime va durer un certain temps ».

« Nous, Occidentaux, sommes impuissants à évaluer la situation dans le pays. Cela risque de continuer à déstabiliser l’ensemble de la région. La guerre a eu beaucoup d’impact sur les pays voisins. L’Irak a beaucoup de problèmes de sécurité. En Turquie, la dérive autoritaire est en partie liée à ce qu'il se passe en Syrie. Cela laisse penser que la région va encore souffrir », ajoute Bayram Balci.

Et sur le plan diplomatique ? Les pays occidentaux, autrefois intraitables sur un départ d'Assad, se contentent de réclamer une issue négociée au conflit. Pour un chercheur anonyme basé à Damas, interrogé par l’AFP, la situation est « inextricable ». « Le régime syrien ne peut pas être réintégré au système international mais ne peut pas non plus en rester exclu. »