VIDEO. « J’aimerais être la voix de ceux qui souffrent », témoigne Amani Ballour, pédiatre syrienne et star du documentaire « The Cave »

« 20 MINUTES » AVEC... Amani Ballour, jeune pédiatre syrienne et héroïne du documentaire « The Cave », est actuellement présente en Europe pour encourager les politiques à intervenir afin de faire cesser les combats à Idleb

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Amani Ballour, pédiatre syrienne et star du documentaire The Cave est venue à Paris rencontrer Le Drian pour évoquer la situation catastrophique des Syriens d'Idleb.
Amani Ballour, pédiatre syrienne et star du documentaire The Cave est venue à Paris rencontrer Le Drian pour évoquer la situation catastrophique des Syriens d'Idleb. — O. Juszczak / 20 Minutes
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, rencontre avec la courageuse Amani Bellour, première femme à avoir dirigé un hôpital à La Ghouta. En Syrie, les civils continuent d’être bombardés, menacés par la faim et le froid, dans la province d’Idleb.
  • Alors que l’Europe et la Turquie ont du mal à s’entendre sur le sort des réfugiés syriens, Erdogan et Poutine ont annoncé jeudi l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu, à minuit, dans la province d’Idleb. Amani Bellour, elle, rencontre actuellement des politiques à Paris, Genève, et Berlin. Son but : protéger ces Syriens.

Al-Amal, l’espoir, c’est le nom qu’Amani Ballour a choisi pour sa fondation. Car ce sentiment n’a pas quitté cette Syrienne de 33 ans, digne, discrète et téméraire, qui se bat depuis 2011 pour son peuple. D’abord en tant que pédiatre, puis en tant que directrice d’un hôpital souterrain pendant cinq ans à La Ghouta, ville martyre au sud de Damas. Un combat féroce que le documentaire The Cave*, nommé aux derniers Oscars, rend palpable. Amani a dû quitter ses patients, puis a été déplacée à Idleb, pour finalement rejoindre la Turquie, où elle vit actuellement avec son mari. Mais depuis quelques semaines, c’est en Europe et aux Etats-Unis qu’elle tente de convaincre les puissants (et notamment Jean-Yves Le Drian ministre des Affaires étrangères, qu’elle vient de rencontrer) pour que les Syriens, notamment à Idleb, ne soient pas laissés à l’abandon.

La guerre, commencée en 2011, a fait environ 500.000 morts et déplacé un quart de la population. Un drame qui revient sur le devant de la scène internationale alors que jeudi, les présidents turc et russe ont annoncé un cessez-le-feu à partir de minuit dans la province d'Idleb et que la Commission européenne a annoncé une nouvelle aide de 500 millions d’euros pour les réfugiés syriens en Turquie.

Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir durant les cinq années où vous avez exercé et dirigé un hôpital souterrain à la Ghouta, ce que l’on peut voir dans le documentaire The Cave ?

Au début, j’ai vu des Syriens manifester pour avoir davantage de liberté. Puis le régime de Bachar al-Assad tirer sur les manifestants, bombarder les villes. C’était impensable, pour moi, de ne pas aider ces gens.

Je ne pensais pas qu’on resterait cinq ans dans cet hôpital. On pensait que la communauté internationale allait nous aider, on était des civils. J’étais effrayée par les bombardements, mais je me sentais utile là-bas. Quand on sauvait une vie, cela nous donnait du courage pour continuer. Je me rappelle, par exemple, de ce bébé de cinq mois, enfouie sous les ruines. Elle ne respirait plus quand elle est arrivée à l’hôpital, et j’ai été si heureuse d’entendre son souffle à nouveau.

Qu’espérez-vous à travers ce documentaire ?

On espère, avec cette nomination aux Oscars, et celle d’un autre sur la guerre en Syrie [Pour Sama], montrer aux gens ce qu’il se passe en Syrie. Et faire pression pour éviter que ça ne se reproduise. Car c’est encore le cas ! On veut dire à tout le monde : « en tant qu’humains, nous sommes tous responsables les uns des autres ».

Dans ce documentaire, on vous voit luttant pour sauver des blessés, sans médicament, sans nourriture. Mais aussi lutter contre le sexisme. Avez-vous dû beaucoup le combattre en Syrie ?

Quand je suis devenue directrice d’hôpital, oui, mais pas avant. Enfant, je savais bien qu’il y avait des choses interdites aux filles : faire du vélo, grimper aux arbres… Certains hommes me disaient « Tu vas te marier et avoir des enfants ». C’est une violence faite aux femmes, les hommes décident pour nous. Je voulais devenir ingénieure, je n’ai pas pu. Devenir pédiatre, ou médecin des femmes, dans ma communauté, c’était possible. Mais manager un hôpital…

Certains me disaient « Tu n’y arriveras pas », « Ce n’est pas ton rôle ». Alors c’est devenu mon challenge de leur prouver que j’en étais capable. Mais c’était une pression supplémentaire. Je devais protéger mon hôpital, les personnels soignants, et prouver qu’une femme peut faire aussi bien ou même mieux qu’un homme !

Si je n’y arrivais pas, ils risquaient de dire que toutes les femmes n’en sont pas capables. Mais après deux ans en tant que manager, beaucoup d’hôpitaux avaient été détruits et pas le mien. Alors certains m’ont dit : « vous aviez raison et vous avez fait du bon boulot ». J’étais si contente, nous avons pu changer les mentalités. C’est pour cela que j’ai voulu créer ma fondation, Al-Amal.

Justement, pourquoi ce fonds ?

Mon objectif est d’aider les jeunes femmes à devenir médecin, surtout dans les régions en guerre, en particulier en Syrie. Si on éduque les femmes, elles pourront travailler, être autonomes, nourrir leurs enfants. Je connais la situation, je connais ma communauté.

Vous dites dans le documentaire « J’ai peur que ce que j’ai vu me hante pour toujours ». Ressentez-vous toujours cette crainte ?

Oui, je n’oublierai jamais tous les enfants que j’ai vus. Quand ils arrivaient, ils disaient juste qu’ils avaient faim. Je me souviens d’un petit de 5 ans qui m’a demandé : « Pourquoi avez-vous coupé ma main ? » En réalité, je ne sais pas pourquoi. Je ne pouvais pas regarder ces enfants dans les yeux, je me concentrais sur les plaies. Mais aujourd’hui, je ne peux plus être pédiatre. C’était tellement dur.

Je peux encore les aider, c’est ce que j’essaie de faire avec cette tournée. J’ai vu tous les crimes, les hôpitaux bombardés, les armes chimiques. J’essaie de rencontrer des politiques, partout, pour parler de la situation en Syrie et des réfugiés. J’aimerais être la voix de ceux qui souffrent.

Ces enfants pourront-ils se remettre de ce traumatisme ?

Je l’espère. On n’a pas pu les protéger de l’horreur. Ils ont vu les cadavres de leurs frères. Comment pourraient-ils s’en remettre alors que les enfants qui ont survécu à La Ghouta sont aujourd’hui sous les bombes, dans les mêmes circonstances, à Idleb ?

Quel est votre message ici, en Europe ?

Que des êtres humains sont en train de souffrir, de mourir, ils n’ont nulle part où aller. Ils ont besoin d’aide. Ils ont le droit de vivre, de chercher un autre avenir, de se sentir en sécurité. J’espère que tous ensemble, on va pouvoir faire pression pour sauver ces personnes. Nous voulons aussi la justice, que ceux qui ont tué, bombardé, soient jugés. Mais je ne suis pas sûre que cela arrivera…

Que savez-vous de la situation actuelle à Idleb ?

Mes collègues et connaissances sur place manquent de tout. Ils n’ont ni médicament, ni couverture. Ils rêvent d’avoir une tente. Sept bébés sont morts de froid. Les hôpitaux sont bombardés. Ils n’ont plus aucun espoir.

Qu’espérez-vous pour la Syrie ?

Mon rêve, aujourd’hui, c’est de sauver ces personnes qui sont en train de mourir, de leur trouver un endroit sûr pour vivre. Tous les Syriens rêvent que les combats cessent et qu’ils puissent rentrer chez eux. Nous avons déjà un million de déplacés. S’ils n’arrêtent pas les bombardements, nous verrons encore davantage de catastrophes.

Avez-vous l’impression qu’entre l'accord trouvé jeudi par Poutine et Erdogan sur un cessez-le-feu et le bras de fer entre la Turquie et l’Europe sur l’immigration, la guerre en Syrie se trouve à un tournant ?

Je ne comprends pas la politique. Je suis médecin. Les choses sont compliquées dans cette région, avec l’intervention de la Turquie, notamment. Je suis très inquiète pour les exilés qui sont envoyés par la Turquie en Grèce. Nous ne voulions pas fuir notre pays. Mais nous n’avons pas eu le choix. Ce rejet, cela nous brise le cœur.

* The Cave, documentaire de Ferras Fayad, sera diffusé en France le 26 mars à 22h45 sur National Geographic.

20 Secondes de contexte

20 Minutes a interviewé Amani Ballour à Paris ce jeudi, le 5 mars, après une conférence de presse organisée par Syrian American Medical Society (SAMS), une ONG qui aide 22 hôpitaux dans la région d’Idleb. Les propos de cette pédiatre syrienne pendant la conférence ont enrichi l’entretien.