Crise syrienne: «L’ONU est complètement paralysée par le veto russe»

ENTRETIEN Docteure en histoire et spécialiste des Nations Unies, Chloé Maurel décrit l’impuissance des Nations Unies à résoudre la crise syrienne…

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Ban Ki-moon, le secrétaire général de l'ONU, s'adresse à l'Assemblée des Nations Unies à New-York le 20 septembre 2016.
Ban Ki-moon, le secrétaire général de l'ONU, s'adresse à l'Assemblée des Nations Unies à New-York le 20 septembre 2016. — Jewel SAMAD / AFP

A la demande de la France, le conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unis a décidé de se réunir, en urgence, ce mardi soir, à New York (Etats-Unis) pour évoquer la crise syrienne. Alors que la situation humanitaire, notamment à Alep, se détériore d’heure en heure, Chloé Maurel, docteure en histoire*, décrypte l’impuissance de l’ONU à résoudre la crise.

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Pourquoi les Nations Unies sont-elles aussi impuissantes à agir en Syrie ?

L’ONU est complètement paralysée par le droit de veto que la Russie, membre permanent du conseil de sécurité, utilise sur la crise syrienne. Ce n’est pas nouveau. Depuis la création de l’ONU en 1945, le droit de veto a été utilisé 265 fois par les membres permanents [Chine, Russie, USA, Royaume-Uni et France]. Sur la Syrie, la Russie en a fait usage à six reprises déjà.

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Mais la Syrie n’est pas la seule situation problématique. Prenons le Soudan où Omar el-Béchir est accusé de crimes. Là-bas aussi, l’ONU est impuissante à agir car la Chine, qui importe beaucoup de pétrole depuis le Soudan, menace à chaque fois d’utiliser son droit de veto. Dans le passé, l’ONU a été tout aussi impuissante lors du génocide au Rwanda en 1994 ou encore lors du massacre de Srebrenica (Bosnie-Herzégovine) en 1995.

L’ONU a-t-elle envisagé de réformer cet outil ?

Oui, Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU de 1997 à 2006, avait proposé que le droit de veto soit suspendu à partir du moment où l’organisation constate des crimes de masse et doit agir en urgence. Mais cela n’est pas passé au vote. L’ONU est devenue un outil placé entre les mains d’Etats membres qui ne sont pas d’accord entre eux. Les choses ne peuvent pas bouger.

Des civils fuient Alep après l'offensive de l'armée de Bachar al-Assad, le 12 décembre 2016.
Des civils fuient Alep après l'offensive de l'armée de Bachar al-Assad, le 12 décembre 2016. - STRINGER / AFP

Antonio Gutteres vient d’être nommé secrétaire général. Peut-il modifier les choses ?

Il a exprimé le souhait de rendre les actions de l’ONU plus efficaces et plus rapides. C’était du reste déjà la volonté de Kofi Annan et même de Boutros Boutros-Ghali [secrétaire général de l’ONU de 1992 à 1996]. On ne peut que l’encourager dans cette voie.

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La France peut-elle jouer un rôle dans cette refonte de l’ONU ?

Evidemment. D’autant que la France dispose d’une véritable expertise en Afrique. On peut imaginer qu’elle œuvre pour intégrer plus efficacement des pays africains dans le fonctionnement et la prise de décisions de l’ONU.

L’ONU étant impuissante à résoudre la crise syrienne, on assiste à des initiatives unilatérales comme celle de la Turquie qui vient d'obtenir la mise en place d’un corridor humanitaire à Alep. Cela peut-il faire bouger les choses ?

Ce ne sont que des initiatives unilatérales. Ce n’est pas l’objectif de l’ONU qui, elle, vise à des résolutions de crise multilatérales. Il ne faut pas renoncer à ça. N’oublions pas que l’objectif de l’ONU est d’aboutir à la paix durable et non pas à la paix au coup par coup.

Pour cela, ne faudrait-il pas qu’elle réforme le statut des Casques bleus ?

C’est l’un des autres problèmes. Les Casques bleus sont environ 120.000 dispersés dans le monde. Ils interviennent aujourd’hui sur seize terrains dont neuf en Afrique mais ils n’ont pas de pouvoir d’action. Ils sont là pour des opérations de maintien de la paix. C’est une fonction a minima et ce n’était pas pour ce rôle-là que les pères fondateurs de l’ONU les ont créés. Il serait temps de mettre en place une véritable force d’intervention rapide dotée de réels pouvoirs.

Des Casques bleus à Bangui le 2 janvier 2016.
Des Casques bleus à Bangui le 2 janvier 2016. - ISSOUF SANOGO / AFP