VIDEO. Alep: «Il nous reste deux options: mourir ou quitter la ville», quatre Syriens témoignent

TEMOIGNAGE Chirurgien, « Casque Blanc », infirmier et professeur d’Anglais racontent leur quotidien dans Alep Est, ville symbole assiégée par les forces du régime syrien et pilonnée depuis deux mois par l’armée russe…

Hélène Sergent
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Modar, Ismail, Mohammad et Wissam vivent tous les quatre dans la partie assiégée de la ville d'Alep.
Modar, Ismail, Mohammad et Wissam vivent tous les quatre dans la partie assiégée de la ville d'Alep. — Photomontage/20Minutes

Une demi-journée de silence, huit heures de trêve. Deux mois après le début de la violente offensive lancée par le régime de Bachar al-Assad et son allié russe pour récupérer les quartiers Est d’Alep, les 250.000 habitants assiégés devraient s’éveiller ce jeudi, sans le brouhaha des raids aériens. A quoi ressemble le quotidien de ces Syriens coupé du reste de la cité ? Chirurgien, infirmier, sauveteur membre des « Casques Blancs » ou professeur d’anglais, quatre Alépins ont confié, en exclusivité à 20 Minutes, leurs parcours personnels, leurs craintes, leurs espoirs et la vie chaotique qu’ils mènent depuis le début des combats.

  •  Wissam, 34 ans. Professeur d’anglais à l’université d’Alep
     

« Depuis le début du mois de juillet, le manque d’eau est devenu le principal problème que nous rencontrons. La pénurie de carburant affecte aussi toutes les infrastructures d’accès à l’eau et à l’électricité. Et depuis deux semaines, les bombes à charge pénétrante [] russes visent particulièrement ces installations. L’année scolaire n’a pas encore commencé à l’université mais je donne quelques cours à une quinzaine d’étudiants dans un institut linguistique dans la partie ouest de la ville.

 « Mes parents sont très inquiets et me demandent de les rejoindre en Turquie »
 

Tout le système éducatif et les services publics sont désormais portés par l’aide humanitaire, même mon job de professeur d’anglais est bénévole. Mes parents sont  mais j’arrive à leur parler tous les jours. Evidemment ils sont très inquiets et me demandent de les rejoindre.


D’autant que ma femme est enceinte de dix semaines. A la maison, nous ne dormons plus dans la chambre mais dans le couloir, il n’y a aucune fenêtre, c’est plus sûr en cas de bombardement. Fuir Alep n’a jamais été une option, ni ma femme ni moi n’acceptions cette décision parce qu’on a envie de participer à la reconstruction de notre pays. En 2014, j’étudiais l’Anglais en Arabie Saoudite, mais la menace d’un siège et la peur de ne jamais pouvoir revenir chez moi m’ont poussé à rentrer à Alep. Je crois que ceux qui sont restés sont ceux qui croient toujours à la possibilité d’. »

  •  Modar Shekho, infirmier, 28 ans
     

« Depuis , on manque de tout, ça devient vraiment difficile et l’intensification des bombardements ces dernières semaines a été particulièrement horrible. C’est devenu quasiment impossible pour les habitants  Est de trouver de l’essence et lorsqu’il est possible de s’en procurer, les prix sont rédhibitoires. Les marchés sont vides et la population est particulièrement pauvre ici. Certains survivent encore grâce aux aliments stockés avant le début du siège.

Je travaille actuellement au sein de , depuis le début du siège nous n’avons pas reçu de nouveaux matériels médicaux, ni de nouveaux médicaments. Nous sommes à court de tout à cause du nombre élevé de blessés, notamment depuis   il y a un peu plus de deux semaines. Le transfert des patients est devenu de plus en plus difficile, les déplacements dans la ville sont dangereux et le manque de carburant complique le travail des ambulanciers.



L’équipe qui gère l’hôpital est composée de 3 docteurs et 8 infirmiers. Nous ne sommes pas assez nombreux pour nous occuper de l’ensemble des patients et c’est le cas dans tous les hôpitaux d’Alep, la plupart des médecins sont partis et ceux qui veulent revenir ne peuvent plus rentrer à cause du siège.

 « Je ne connais pas une famille épargnée par la guerre, pas une famille qui n’a été touchée par un bombardement et par le deuil »
 

J’étudie aussi l’anglais, mais à cause des bombardements, on ne peut pas assister à tous les cours. Ces dernières semaines, le régime a utilisé  qui peuvent détruire les abris en sous-sol où sont installées certaines écoles et hôpitaux donc la plupart des parents ont peur d’y envoyer leurs enfants.

Je ne connais pas une famille épargnée par la guerre, pas une famille qui n’a été touchée par un bombardement et par le deuil. Mon frère, mes parents et ma femme vivent encore à Alep, mais le reste de ma famille a quitté la ville ou la . Ma petite sœur, elle, est décédée il y a deux mois à cause d’une frappe aérienne. Le siège instauré par le régime nous laisse aujourd’hui deux options : mourir ou quitter la ville. Mais je refuse de partir, non seulement parce que je n’ai aucun endroit où me réfugier mais aussi parce que je crois en cette révolution. »