Le président russe Vladimir Poutine, le 5 août 2015 à Moscou
Le président russe Vladimir Poutine, le 5 août 2015 à Moscou — Aleksey Nikolsky RIA-NOVOSTI

INTERVIEW

Présence militaire russe en Syrie: «Moscou craint l’effondrement du régime et l’arrivée au pouvoir des islamistes»

Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement, réagit à l'engagement russe en Syrie...

La Russie montre le bout de son nez en Syrie. Le pays a significativement renforcé sa présence dans la province de Lattaquié, fief du président syrien. Le Kremlin est également prêt à considérer l’envoi de troupes au sol si le président Bachar al-Assad lui en faisait la demande, a affirmé vendredi le porte-parole Dmitri Peskov. Pour Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), Vladimir Poutine craint l’effondrement du régime et entend peser dans les futures négociations.

Quelle est l’ampleur de ce renforcement russe ?

Ce n’est pas un scoop, depuis 30-40 ans, les Russes équipent l’armée syrienne. Cela dit, il semble qu’il y ait un accroissement des approvisionnements accordés à l’armée du régime ces derniers jours. Les Russes sont notamment en train de déployer une infrastructure à l’aéroport international de Bassel El Assad dans la ville de Lattaquié, bastion du clan Assad.

On observe aussi des baraquements pouvant accueillir jusque 1.500 hommes, une tour de contrôle, et une station de contrôle du trafic aérien. 200 soldats de la brigade marine russe seraient également présents ainsi que des pièces d’artilleries. On peut imaginer que ces renforcements sont destinés à protéger l’infrastructure sur cet aéroport. Les navires qui manœuvrent au large des côtes syriennes s’entraîneraient également à des manœuvres de tirs mer-sol et sol-air.

Comment l’expliquer ?

Personne ne se fait plus d’illusion : l’armée de Bachar al-Assad connaît des défaites, elle s’est repliée sur des zones vitales, en particulier sa base centrale, avec Homs, Damas. Le pouvoir ne fait plus que défendre son territoire face à l’offensive de plus en plus forte de l’Etat islamique, mais surtout de l’Armée de la Conquête (coalition de mouvements militaires dont Al-Nosra) soutenue par la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar. Il y avait une urgence car ces derniers sont devenus très dangereux en s’emparant de la province d’Idlib, au nord-ouest, et menacent maintenant Lattaquié. L’armée russe vient participer logistiquement à cette défense de territoire très difficile.

Dans le même temps, un émissaire de l’ONU s’est rendu en Syrie pour tenter une initiative de paix…

Il va y avoir des négociations, et chacun veut être partie prenante. On ne sait pas du tout comment la guerre contre Daesh va évoluer. En développant un aéroport militaire, les Russes pourraient déployer des chasseurs bombardiers et participer à des frappes en Syrie. Moscou deviendrait alors un interlocuteur militaire. Une grande partie de poker s’annonce, et pour gagner, il faut avoir dans sa main quelques atouts.

Poutine prépare-t-il déjà l’après Assad ?

Quand je dis que les Russes soutiennent Bachar, je sous-entends le régime. Si un jour il faut sacrifier Bachar dans la négociation, pour préserver le régime, ils n’hésiteront pas à se défausser de cette carte, car Vladimir Poutine n’a pas d’amitié particulière pour la personne. D’autant que Bachar n’est que la partie immergée de l’iceberg, c’est bien le clan Assad qui est aux commandes.

Tout ce que demandent les Russes, c’est de la stabilité dans la région. Or pour l’instant, la Syrie n’existe plus en tant qu’Etat unique. Moscou craint l’effondrement du régime et l’arrivée au pouvoir des islamistes. Le conflit pourrait ensuite s’étendre au Liban ou en Jordanie. Ça, personne ne le souhaite. Ce pourrait être un point de départ pour les discussions entre eux, les Occidentaux et les Israéliens.