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non-alignéComment expliquer la complaisance de l’Afrique du Sud envers la Russie ?

Guerre en Ukraine : Comment expliquer la complaisance de l’Afrique du Sud envers la Russie ?

non-alignéLe pays d’Afrique australe, lié historiquement à Moscou, est embarrassé par l’isolement de la Russie sur la scène internationale occidentale
Le président de l'Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa (gauche) et le président russe Vladimir Poutine (droite), lors d'une réunion en marge du deuxième Sommet Russie-Afrique au Palais de Constantine, le 29 juillet 2023.
Le président de l'Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa (gauche) et le président russe Vladimir Poutine (droite), lors d'une réunion en marge du deuxième Sommet Russie-Afrique au Palais de Constantine, le 29 juillet 2023. - Sergei Bobylev/TASS Host Photo A / SIPA
Diane Regny

Diane Regny

L'essentiel

  • Ce mardi s’ouvre le sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), consacré à la relation entre les pays du bloc et les pays africains.
  • L’Afrique du Sud, qui accueille ce sommet à Johannesburg, a longuement hésité quant à la venue de Vladimir Poutine, pourtant visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, dont Pretoria est partie prenante.
  • Si le pays d’Afrique australe préfère adopter une position « non alignée », interprétée par beaucoup comme un soutien à la Russie, c’est pour de nombreuses raisons tant historiques que politiques, explique à 20 Minutes Camille Martinerie, spécialiste de l’Afrique du Sud et docteure en études anglophones à Aix-Marseille Université.

L’ombre de Vladimir Poutine ne se transformera pas en silhouette. Mi-juillet, le président russe a renoncé à sa venue au sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui s’ouvre ce mardi. « D’un commun accord, le président Vladimir Poutine n’assistera pas au sommet », a annoncé la présidence sud-africaine dans un communiqué. Cette déclaration est intervenue après des mois de spéculations, alors que Pretoria se refusait jusqu’ici à fermer la porte au chef d’Etat russe, pourtant visé par mandat d’arrêt international suite à l’invasion de l’Ukraine.

Mais pourquoi l’Afrique du Sud est-elle si proche de la Russie ? Ce lien, qui semble difficile à couper, est-il historique ? Ou se loge-t-il plus dans des considérations de politique intérieure ? 20 Minutes fait le point pour vous grâce à l’éclairage de Camille Martinerie, spécialiste de l’Afrique du Sud et docteure en études anglophones à Aix-Marseille Université.

Comment expliquer le « non-alignement » sud-africain ?

Les atermoiements de l’Afrique du Sud quant à une venue de Vladimir Poutine au sommet « Les Brics et l’Afrique », auquel plusieurs pays africains participeront, ont été particulièrement remarqués sur la scène internationale. La venue du président russe, sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) dont l’Afrique du Sud est partie prenante, obligerait théoriquement Pretoria à l’arrêter s’il se rendait sur son territoire. Pourtant, le gouvernement sud-africain a longtemps soufflé le chaud et le froid, assurant « envisager toutes les options ». Pretoria s’est refusé à se positionner depuis le début de la guerre en Ukraine, assumant une position de non-alignement au grand dam de ses alliés occidentaux. Une posture qui trouve, en partie, ses racines dans l’histoire du pays d’Afrique australe.

« L’histoire de la Russie communiste est très entremêlée à celle du nationalisme africain », confirme Camille Martinerie. « Dès le début du XXe siècle, l’antenne du parti communiste sud-africain s’est alliée au Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994 et la fin de l’apartheid, explique la spécialiste de l’Afrique du Sud et docteure en études anglophones à Aix-Marseille Université. En ce sens, on peut dire que l’URSS a été un grand soutien de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. » Fin juin, Branko Brkic, le rédacteur en chef du média d’investigation sud-africain Daily Maverick, a toutefois estimé que l’ANC faisait une « erreur historique », relativisant le soutien de l’URSS à l’ANC de Nelson Mandela, qui luttait contre l’apartheid. Reste qu’il est probable qu’une « forme de loyauté se soit mise en place », note Camille Martinerie.

Est-ce un choix qui a du sens sur la scène politique intérieure ?

L’ANC est accusée de complaisance envers le régime de Moscou en échange d’argent. « Le leader de l’opposition sud-africaine porte ces accusations », confirme Camille Martinerie. L’année dernière, le parti historique a reçu plus de 800.000 dollars d’une entreprise minière de manganèse qui appartient à un magnat russe sous sanctions. L’un des responsables de l’ANC à Johannesburg a toutefois rappelé que le parti recevait aussi des dons de la part d'« hommes d’affaires américains ». « Ces controverses sont difficiles à vérifier. En revanche, il faut prendre en compte le contexte sud-africain actuel », clarifie la spécialiste de l’Afrique du Sud.

En effet, la prochaine présidentielle se déroulera en 2024 en Afrique du Sud. Or, « s’il y a peu de chance que l’ANC ne soit pas réélu, il existe des fragilités. Elles pourraient pousser le parti à créer une coalition, soit avec le parti d’opposition soit avec Economic Freedom Fighters (EFF) qui a une position panafricaniste et non-alignée », analyse-t-elle. L’EFF provoque parfois la polémique, son président ayant ainsi lancé en 2018 : « après un homme blanc… nous coupons la gorge à la blancheur ». La perspective d’une coalition « pourrait expliquer pourquoi l’ANC ne veut pas avoir une position trop tranchée », souligne Camille Martinerie qui ajoute que le parti « est pris en étau au niveau domestique ».

Pourquoi le choix surprend-il économiquement ?

« L’Afrique du Sud a longtemps essayé de se construire un rôle de leader sur le continent africain. La position "non alignée" a autant à voir avec l’ambition sud-africaine de préserver ses intérêts que celle d’essayer de construire une renaissance africaine », décrypte Camille Martinerie. Pourtant, l’Afrique du Sud est accusée, au contraire, de ne pas préserver ses intérêts économiques en refusant de s’opposer diplomatiquement à la Russie. « Les liens économiques avec la Russie sont faibles », rappelle-t-elle, alors que le premier partenaire commercial de Pretoria est la Chine, suivie des Etats-Unis. Au premier semestre, 4,2 milliards de dollars d’exportations ont été échangés avec Washington, contre 132 millions pour la Russie, qui semble faire office de nain commercial pour le pays d’Afrique australe.

Dans son billet, le rédacteur en chef du média d’investigation sud-africain Daily Maverick s’inquiétait d’ailleurs que le gouvernement sud-africain ne fasse un contre son camp. « La poursuite du soutien évident, bien que tacite, à la Russie coûtera à l’Afrique du Sud des milliards de dollars en commerce et des millions d’emplois une fois que certains de nos plus grands partenaires commerciaux atteindront le point de non-retour, qui approche à grands pas », écrivait-il alors. La position de Pretoria, en faveur de son 51e partenaire commercial, fait d’ailleurs « l’objet de controverses en Afrique du Sud », souligne Camille Martinerie qui ajoute qu’au sein même de l’ANC la question de la Russie fait « l’objet de débats ». Reste à savoir quel chemin Pretoria empruntera, alors que le pays semble tenter de préserver au maximum ses intérêts, en funambule entre monde occidental et renaissance africaine.

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