Guerre en Ukraine : « Quand Macron parle avec Poutine, il doit avoir des infos fiables », explique un ex-espion de la DGSE

INTERVIEW Ancien agent de la DGSE, Olivier Mas explique à « 20 Minutes » ce que peut faire le service de renseignement alors que la Russie a envahi l’Ukraine depuis près de deux semaines

Propos recueillis par Thibaut Chevillard
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Des ruines dans la ville de Kharkiv, en Ukraine, le 7 mars 2022 après des bombardements russes.
Des ruines dans la ville de Kharkiv, en Ukraine, le 7 mars 2022 après des bombardements russes. — AFP
  • Durant quinze ans, Olivier Mas a été agent au sein de la DGSE, l’un des services du renseignement français.
  • L’ancien maître espion est depuis devenu youtubeur. Il a récemment consacré une vidéo à l’invasion russe en Ukraine.
  • Olivier Mas explique à « 20 Minutes » comment le service alimente le président de la République en informations, mais aussi comment ses agents opèrent sur le terrain et collaborent avec ses partenaires étrangers.

Olivier Mas a travaillé quinze ans à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Alors que la guerre fait rage en Ukraine depuis treize jours, cet ancien colonel devenu youtubeur a récemment consacré une vidéo sur sa chaîne à l’invasion russe et au rôle que peut jouer le « service » dans le conflit.

Spécialiste des questions de renseignement, il a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes pour expliquer comment la DGSE peut obtenir des informations destinées à aider Emmanuel Macron à prendre les bonnes décisions, afin de contrer les plans de Vladimir Poutine et de le pousser à mettre un terme au conflit.

Quel type d’informations la DGSE peut-elle apporter au pouvoir politique lors d’une période de crise comme celle-ci ?

Un service comme la DGSE travaille essentiellement pour le président, mais aussi pour les ministères des Affaires étrangères, de la Défense, ou Matignon. Le président de la République, très impliqué dans la résolution du conflit, est avide d’informations et de renseignements en provenance de ces services. Je pense qu’il y a des réunions sans doute quotidiennes avec son directeur général du renseignement. Quand Emmanuel Macron parle à Vladimir Poutine, qui est un joueur d’échecs et qui manipule l’information, c’est très important pour lui d’avoir des informations fiables pour ne pas se faire avoir.

Comment la DGSE opère-t-elle pour avoir des informations ? Comment se répartit-elle le travail avec la DRM (Direction du renseignement militaire) ?

La DRM va s’intéresser à la situation tactique : comment se passent les combats, quelles sont les forces en présence, quelles sont les capacités pour l’armée ukrainienne de résister ou non, quelles sont les troupes impliquées, quel est le niveau des unités engagées… On ne va pas lui demander ce qu’il se passe dans le premier cercle de Poutine, quel est le processus décisionnel, qui sont les hommes qui comptent… Ça, c’est vraiment le travail de la DGSE, mais aussi du ministère des Affaires étrangères par le biais de l’ambassade de France à Moscou.

Mais le service possède des outils que n’ont pas les diplomates : il peut payer des sources ou réaliser des interceptions, par exemple de SMS de soldats russes qui dépriment, qui désertent… La DGSE est capable de savoir si c’est de l’intox de la part des Ukrainiens. Ces derniers pourraient essayer d’obtenir une plus grande implication de l’Europe en tentant de prouver que les Russes ont le moral en berne. La DGSE travaille sur la crédibilité du renseignement.

Le rôle de la DGSE consiste-t-il aussi à donner au pouvoir politique une analyse de la situation, tant concernant la menace que représente la Russie que sur l’efficacité des sanctions ?

C’est aussi là où ils sont attendus. Analyser l’impact des sanctions, proposer des cibles, donner les noms de certains oligarques à viser… Il va y avoir des réunions sur ce sujet avec d’autres pays, et tous vont proposer des cibles. Le travail d’un service de renseignement est donc clé.

La DGSE continue-t-elle à travailler avec d’autres services ?

Evidemment, on va plus que jamais continuer à travailler avec nos partenaires. En matière de contre-terrorisme, on travaille facilement avec les autres. Là, il s’agit d’un conflit où les intérêts se confondent aussi. Tous les grands pays occidentaux vont coopérer facilement. Le premier partenaire de la DGSE, ce sont les services américains, qui sont très impliqués dans le conflit. Donc on va beaucoup collaborer avec eux, ce qui va nous permettre de faire des progrès sur le Russie, car ce n’est pas facile de travailler sur ce pays. Cette crise, d’un point de vue strictement renseignement technique, va permettre à la DGSE de faire un bond en avant qualitatif sur les Russes.

Ensuite, tout le monde va vouloir travailler avec les services ukrainiens. Il faut être suffisamment malin pour les convaincre que la meilleure façon d’obtenir des résultats, c’est de travailler avec les Français. Emmanuel Macron est très impliqué dans la résolution du conflit, tandis que les Etats-Unis peuvent paraître un peu loin. Je serai surpris et déçu que la France et la DGSE n’en tirent pas profit pour collaborer avec les services ukrainiens.

Pourquoi est-ce compliqué, pour un service de renseignement, de travailler en Russie ?

Elle fait partie des pays les plus fermés et les plus dangereux pour un espion étranger, avec l’Iran, le Pakistan et la Corée du Nord. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien y faire. Toutefois, ce n’est pas comme dans Le Bureau des légendes. Dans la série, ce que fait la DGSE à Moscou, ce n’est pas possible ! Ils se feraient détecter tout de suite, ce n’est pas réaliste. Les services russes ont beaucoup de moyens, et tout le monde parle à tout le monde, fait remonter les infos, balance pour se faire bien voir.

Selon votre expérience, une ligne est-elle toujours ouverte avec le FSB, le service de renseignement russe ?

La DGSE était l’un des services qui parlait le plus aux Russes, elle avait fait ce pari. Mais je pense que maintenant, on doit montrer notre mauvaise humeur et cela fait partie des gesticulations. Et puis, est-ce vraiment utile de continuer à se parler ? Celui qui prend les décisions, c’est Poutine. Et Macron parle avec lui.

Une intervention de la DGSE en Ukraine est-elle envisageable ?

Ce n’est pas forcément utile, sauf si on a peur d’être mené en bateau par les Ukrainiens et qu’on estime nécessaire d’avoir nos propres yeux sur place. On pourrait alors envoyer des agents clandestins sous légende. D’autre part, envoyer le service action de la DGSE pour mener des opérations serait très risqué, car cela pourrait entraîner une escalade.

* « J’étais un autre et vous ne le saviez pas » d’Olivier Mas, Ed.de L’Observatoire, 5 mai 2021, 256 pages, 19 euros.