Russie : « Vladimir Poutine peut garder les rênes du pouvoir jusqu’à sa mort »

INTERVIEW Pour le chercheur en géopolitique Lukas Aubin, Vladimir Poutine a mis tout le dispositif législatif en place pour garder le pouvoir jusqu’à son dernier souffle

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Vladimir Poutine pourrait rester au pouvoir jusqu'en 2036 ...  pour le moment.
Vladimir Poutine pourrait rester au pouvoir jusqu'en 2036 ... pour le moment. — Alexei Druzhinin/AP/SIPA
  • Ce lundi, le président russe Vladimir Poutine a signé une loi l’autorisant à se présenter à deux nouveaux mandats consécutifs.
  • Une hypothèse qui le ferait rester président jusqu’en 2036, à 84 ans.
  • Pour Lukas Aubin, spécialiste de la Russie, ce pouvoir théorique peut néanmoins flancher à cause de la lassitude de la population.

Ce lundi, Vladimir Poutine a signé une loi l’autorisant à se présenter pour deux nouveaux mandats présidentiels, ce qui pourrait lui donner les rênes de la Russie jusqu’en 2036. Avant cette loi, un président russe ne pouvait pas briguer plus de deux mandats consécutifs. Une interdiction que Vladimir Poutine avait déjà contournée en 2008 après ces deux premiers mandats présidentiels, puisqu’il avait alors pris le poste de Premier ministre pendant que Dmitri Medvedev… ancien Premier ministre de Vladimir Poutine, devenait officiellement président.

En 2012, après le mandat de Dmitri Medvedev, Vladimir Poutine redevenait président et prolongeait dans la foulée la durée du mandat présidentiel de quatre à six ans. Avec la loi signée ce lundi, le dirigeant russe qui aurait dû s’arrêter en 2024, peut donc garder le pouvoir jusqu’en 2036. Pour Lukas Aubin, docteur et chercheur en géopolitique spécialiste de la Russie, ce pouvoir peut toutefois vite devenir fragile à cause du désintérêt de la population.

Vladimir Poutine vient-il de signer une loi faisant de lui un potentiel président à vie ?

Vladimir Poutine aura 83-84 ans en 2036 et il pourrait tenir le pouvoir en Russie jusqu’au bout de sa vie. Techniquement, il est donc tout à fait possible qu’il meurt au pouvoir. L’alternative et l’alternance n’existent toujours pas en Russie, et si la population conteste de plus en plus ce pouvoir vieillissant – Vladimir Poutine est surnommé « papy Poutine » – il y a aussi une forme de résignation et d’acceptation : les Russes ont compris que Vladimir Poutine serait une sorte de tsar aux commandes jusqu’à son dernier souffle.

La population va-t-elle donc accepter ce prolongement de pouvoir ?

Pour la nouvelle génération et la jeunesse, il y a une lassitude et l’envie d’une opposition viable, c’est d’ailleurs la jeunesse qu’on retrouve principalement dans les « oppositions visibles » comme les manifestations. Mais le système construit par Vladimir Poutine depuis vingt-et-un ans a tellement investi tous les organes de pouvoir du pays qu’il y a le sentiment d’une impossibilité de changement, que tout est trop cadenassé. Le parti politique de Vladimir Poutine, Russie Unie, contrôle tout, il y a une sorte de résignation devant l’impossibilité d’alternance. Même au parlement russe, la Douma, les trois partis autres que Russie Unie – déjà ultramajoritaire – ne contestent jamais les décisions du pouvoir. Ce sentiment d’un combat de toute façon perdu rend difficile la contestation pour les Russes.

Vladimir Poutine joue en plus beaucoup sur l’idée de stabilité, en rappelant le chaos dans les décennies 1980 et 1990. Il ne convainc plus comme avant, mais il sort la carte du « Ce n’est pas si mal », en se vantant en plus d’offrir un « pouvoir caméléon », changeant au fil des contextes pour le pays. Il était par exemple très libéral au début des années 2000, aujourd’hui il est très conservateur.

Vladimir Poutine aime se poser en homme fort. Être au pouvoir à 80 ans ne va-t-il pas nuire à cette image ?

Cela a déjà commencé. Ces derniers mois, il y a eu des rumeurs dans la presse d’opposition russe parlant d’un président malade, atteint d’un Parkinson précoce, et même s’il n’est pas certain que cela soit vrai, ces rumeurs sont déjà le signe d’une faiblesse visible de la part du président. On connaît son appétence pour les mises en scène sportive, cela va devenir de plus en plus difficile à faire, mais il a mis en place des garde-fous afin de garder un imaginaire sportif et fort autour de lui, en s’entourant de sportifs de haut niveau, de personnalités jeunes et dynamiques, d’hommes politiques plus vifs, qui incarneront cette force à sa place.

Une population résignée, une législation à son avantage… Vladimir Poutine est-il certain de rester au pouvoir ?

La grande majorité de la jeunesse est complètement indifférente à Vladimir Poutine, plus que de l’acceptation, il y a du désintérêt. Et ce désintérêt peut devenir dangereux pour le pouvoir russe : comment avoir un pouvoir autoritaire quand personne ne l’écoute ? Aux précédentes élections, le parti Russie Unie n’essayait pas de remporter le scrutin – la victoire était acquise dès le début – mais de faire venir des gens aux urnes, car trop d’abstention décrédibiliserait le pouvoir.

Il ne faut jamais penser qu’une situation est totalement inéluctable, rien ne dit que les prochaines élections ne verront pas d’intenses contestations. Les Russes ont également été choqués par la façon dont Vladimir Poutine a prolongé son pouvoir potentiel jusqu’en 2036 alors qu’il n’avait cessé de répéter qu’il ne se représenterait pas. La propagande a beau essayer de faire oublier ces déclarations ou leur donner un autre sens, le peuple commence à se sentir floué.

On a également bien vu en Biélorussie comment un pouvoir autoritaire pouvait soudainement être très contesté et comme tout cela restait très fragile, d’autant plus avec le désintérêt des Russes. Un retour du bâton est possible.