Affaire Navalny : L’opposition anti-Poutine est-elle en train de connaître un regain en Russie ?

REGAIN DE TENSIONS Plus de 3.500 personnes ont été interpellées ce week-end à la suite de rassemblements qui ont réuni un nombre record de manifestants dans tout le pays

Lucie Bras

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Un homme arrêté lors d'une manifestation de soutien à Alexei Navalny, le 23 janvier 2021 à Moscou.
Un homme arrêté lors d'une manifestation de soutien à Alexei Navalny, le 23 janvier 2021 à Moscou. — NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
  • Plusieurs dizaines de milliers de manifestants se sont réunis dans plus d’une centaine de villes de Russie samedi, un record depuis plusieurs années pour une action non autorisée.
  • A l’origine de cet appel à la mobilisation, il y a le principal opposant au Kremlin, Alexei Navalny, emprisonné depuis son retour en Russie le 17 janvier après une convalescence en Allemagne.
  • « On voit une progression très forte » d’Alexei Navalny dans les sondages, observe la chercheuse émérite Anne de Tinguy, spécialiste de la Russie. « Ce qui a changé, c’est qu’il mène une attaque frontale contre le pouvoir et Vladimir Poutine. »

De Vladivostok à Saint-Pétersbourg en passant par l’Oural, des dizaines de milliers de manifestants ont bravé le froid et les interdits pour se rassembler en Russie, samedi, à l’appel du principal opposant à Vladimir Poutine, Alexei Navalny. Outre Moscou, ils se sont rassemblés dans plus d’une centaine de villes du pays, habituellement peu mobilisées.

Les autorités ont réagi, avec plus de 3.500 interpellations, un record selon l’ONG spécialisée OVD-Info. « Peu de gens sont sortis, beaucoup de gens votent pour Poutine », a pour sa part minimisé le porte-parole du pouvoir, Dmitri Peskov. Mais ces manifestations ne sont pas anodines, alors que Poutine est en train de perdre du terrain dans les sondages et est visé par des accusations de corruption. L’opposition anti-Poutine est-elle en train de connaître un regain en Russie ?

Brosses WC et corruption

Léonid Volkov, proche de Navalny, a salué un samedi « historique » de manifestations. Joli coup pour le principal détracteur du Kremlin, emprisonné depuis le 17 janvier, date de son retour en Russie après des soupçons d’empoisonnement. « Ce qui a changé, avec le phénomène Navalny, c’est qu’il mène une attaque frontale contre Vladimir Poutine, qui a pourtant fait tout ce qu’il a pu pour le marginaliser », note Anne de Tinguy, professeure des universités émérite rattachée au Ceri (Centre de recherches internationales de Sciences Po).

Un constat qui s’est de nouveau illustré avec la publication d’un documentaire vidéo sur YouTube, visant directement le président russe. L’ennemi juré du Kremlin y soutient que Vladimir Poutine profite d’une somptueuse propriété sur les bords de la mer Noire financée par la corruption. Un détail a marqué les Russes : le propriétaire des lieux aurait payé ses brosses WC 700 euros l’unité.

« En Russie, la retraite d’une grand-mère est d’environ 200 euros. Ce sont des chiffres qui marquent. La population, qui est confrontée tous les jours à la corruption, à tous les niveaux, est sortie [dans la rue] pour dire ce n’est pas possible », explique Cécile Vaissié, professeure des universités en études russes à Rennes 2. Samedi, de nombreux manifestants brandissaient d’ailleurs cet objet, dans sa version en plastique la plus basique.

Une vie quotidienne plus difficile qu’avant

Ce documentaire a été vu plus de 86 millions de fois, en grande partie par des comptes basés en Russie. « On dit qu’Alexei Navalny n’est pas une personnalité majeure en Russie, car seuls 3 % des Russes disent qu’ils voteraient pour lui. En réalité c’est un phénomène très important car, en 2018, ils n'étaient que 1 %. On voit une progression très forte », affirme Anne de Tinguy. Mais qu’ils soient pro-Navalny ou non, en sortant dans la rue, les Russes « se montrent déterminés à devenir acteurs de leur destin. C’est nouveau », énonce-t-elle.

D’autant que, dans le pays, le contexte sécuritaire s’est renforcé. « La Constitution affirme que les gens peuvent manifester. Mais, dans la pratique, ils en ont de moins en moins le droit, rappelle Cécile Vaissié. D’ailleurs, pour ces manifestations, toutes les autorisations avaient été refusées, ces rassemblements étaient donc interdits. » En parallèle, la population s’appauvrit, depuis une dizaine d’années, alors que son niveau de vie n’avait fait que s’élever depuis la chute de l'URSS. Une paupérisation qui entraîne même, pour certains foyers, des difficultés à s’alimenter, loin des « promesses d’élévation du niveau de vie du gouvernement », constate la chercheuse.

Une jeunesse vigilante

Enfin, « il y a une nouvelle génération qui émerge. Les moins de 35 ans sont présents dans ces manifestations. Ils en ont marre de voir Poutine, qui est au pouvoir depuis déjà 20 ans ». Car c’est peut-être ça, le plus grand danger qui guette le chef du Kremlin, celui d’une nouvelle génération, plus hostile au président que la précédente, qui vient grossir les rangs des manifestants. « Dans les sondages, on voit que les plus jeunes, les 18-24 ans, sont beaucoup moins réceptifs au discours officiel que les plus de 55 ans », pointe Anne de Tinguy.

Exemple avec l’empoisonnement de Navalny : alors que 15 % des Russes estiment que le Kremlin a essayé d’éliminer l’opposant, les jeunes sont 24 % à en être convaincus. De quoi provoquer de nouvelles tensions dans les années à venir.

Reste à savoir comment le pouvoir va réagir si la mobilisation se poursuit. « La contestation populaire est un phénomène qui fait très peur à Vladimir Poutine, qui le met très mal à l’aise. Dans la logique du pouvoir poutinien, la sévérité devrait l’emporter », estime Anne de Tinguy. Le mouvement de Navalny a en tout cas lancé un nouvel appel à manifester, le 31 janvier à midi, « dans toutes les villes de Russie ».