Coupe du monde 2018: Vladimir Poutine, l'autre grand gagnant du Mondial?

INTERVIEW Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste des questions russes, analyse tous les bénéfices que le pays a pu tirer de l’organisation de cet événement…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

— 

Le Président russe, Vladimir Poutine, lors de la remise du trophée le 15 juillet 2018. Credit:Anatoliy Medved/SIPA
Le Président russe, Vladimir Poutine, lors de la remise du trophée le 15 juillet 2018. Credit:Anatoliy Medved/SIPA — SIPA
  • La Russie a réussi son pari en termes d’organisation du Mondial 2018.
  • Il n’y a pas eu d’incident majeur, les infrastructures et les réseaux de transports ont répondu aux exigences de l’évènement.
  • Si son image a changé dans le regard porté sur elle par les médias internationaux, le gain sur le plan diplomatique est faible.

Il n’y a pas que La France qui se targue d’une victoire à la Coupe du monde. La Russie aussi. Vladimir Poutine s’est d’ailleurs déclaré dimanche « fier » d’avoir réussi « dans tous ses aspects » l’organisation du Mondial. Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste des questions russes, analyse ce succès et les retombées que pourrait en tirer le pays.

En quoi l’organisation de la Coupe du monde par la Russie a-t-elle été une réussite ?

Tout d’abord l’organisation matérielle de l’événement a été efficace et astucieuse : des infrastructures sportives ont été créées dans onze villes hôtes qui en avaient besoin et qui en tireront avantage après le Mondial. Idem pour les investissements qui ont été faits dans les transports, qui profiteront à la population ensuite. Des trains gratuits pour relier tous les stades étaient proposés aux supporters. Le succès a aussi été sécuritaire, car il n’y a pas eu d’attentat ni de trouble majeur. La Russie a également annoncé qu’elle avait neutralisé 25 millions de cyberattaques sur les structures de l’information. Des faits difficiles à vérifier, mais qui sont probables et montrent que les autorités avaient su anticiper ces risques.

Pourtant, les opposants du gouvernement auraient pu troubler l’événement…

Oui, les Pussy Riot ont d’ailleurs pris d’assaut la pelouse lors de la finale pour attirer l’attention sur le problème des prisonniers politiques en Russie, en réclamant notamment de libérer le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, condamné à 20 ans de camp par la justice russe pour « terrorisme » et « trafic d’armes ». Mais elles ont été interpellées rapidement. Et l’arrestation du militant gay britannique Peter Tatchell, qui avait prévu de manifester sur la place Rouge pour dénoncer la torture d’homosexuels en Tchétchénie, a fait peu de vagues. Sans doute parce qu’il a été relâché rapidement, les autorités voulant éviter que la presse étrangère relaye abondamment l’affaire.

Comment expliquer l’invisibilité des hooligans russes ?

Les autorités ont bien identifié en amont les fauteurs de troubles potentiels et les ont interdits de stade. Quant aux éventuels hooligans étrangers, des Fans ID, passeports du supporter qui accompagnent les billets pour les matchs et dispensent de visa, leur avaient été délivrés à l’issue du 1er tour, ce qui a permis de mieux contrôler aussi les profils des spectateurs étrangers.

En quoi l’image de la Russie a-t-elle changé sur la scène internationale pendant ce Mondial ?

Habituellement, dans les médias internationaux, l’image du pays est uniquement fondée sur les violations des droits de l’homme perpétrées par la Russie et son activisme en matière de politique étrangère. Là, elle est apparue comme une puissance sachant accueillir des touristes. Des reportages montrant que la vie peut être agréable à Moscou, ont donné aussi un reflet plus positif du pays.

Pourquoi Vladimir Poutine, qui sort gagnant de cet épisode, ne s’est-il pas plus montré dans les stades pour en tirer davantage de bénéfices ?

Car il veut garder une position dominante, jouer le rôle d’arbitre de la Nation et a laissé son Premier ministre en première ligne.

Ce Mondial peut-il durablement changer les relations diplomatiques entre Poutine et ses homologues ?

Je ne le crois pas. Cela peut au mieux désarmer certaines préventions idéologiques à l’égard du pays. Mais la diplomatie est fondée sur les intérêts propres de chaque pays. Ce n’est pas une question d’image. Les dissensions sont telles entre Trump et Poutine, que leurs relations bilatérales ne changeront pas avec ce Mondial. D’une part parce que les Américains, exclus du Mondial, ne l’ont pas suivi pour leur écrasante majorité. D’autre part, parce qu’ils éprouvent, du moins dans le « deep state », une profonde méfiance à l’égard de la Russie. Quant à  Macron et Poutine, s’ils se sont parlé deux heures le jour de la finale, leur dialogue avait déjà été noué lors de la visite de Poutine à Versailles et de celle de Macron à Saint-Pétersbourg. Cela ne changera pas grand-chose sur le plan diplomatique.

Et concernant la politique intérieure du pays, ce succès de Poutine peut-il faire évoluer la situation ?

La population russe est fière de l’organisation de son Mondial et des résultats de son équipe de foot. Elle a l’impression que la Russie est un peu plus considérée comme un pays normalisé. Mais c’est une parenthèse car l’allongement de l’âge de départ à la retraite, annoncé le premier jour de la Coupe du monde avait chuté la cote de popularité de Vladimir Poutine et la grogne de la population risque de s’exprimer avec plus de force maintenant que le Mondial est terminé.