VIDEO. Fausse mort de Babtchenko: «Cette opération pose un problème de crédibilité des services ukrainiens»

INTERVIEW Bruno Fuligni, historien, maître de conférences à Sciences Po et auteur du « Livre des espions » (2012), revient sur les nombreux cas de « résurrections » qui émaillent l’histoire des services de renseignement en France et dans le monde entier…

Hélène Sergent
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Arkadi Babtchenko s'est retrouvé au coeur d'une opération orchestrée par les services de renseignement ukrainien.
Arkadi Babtchenko s'est retrouvé au coeur d'une opération orchestrée par les services de renseignement ukrainien. — MYKOLA LAZARENKO / UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP
  • Arkadi Babtchenko, journaliste russe critique du Kremlin est réapparu vivant mercredi, moins de 48h avant l’annonce de son assassinat.
  • Son meurtre était une mise en scène de l’Ukraine orchestrée par les services de renseignement pour déjouer une « vraie » tentative d’assassinat et ses commanditaires.
  • Le ministère russe des Affaires étrangères a dénoncé une « nouvelle provocation antirusse ».

Peut-on revenir d’entre les morts ? Oui selon les services de renseignement ukrainiens. Vingt-quatre heures après l’annonce par les autorités de Kiev, de l’assassinat du journaliste russe Arkadi Babtchenko, l’homme s’est affiché tout sourire en sweat à capuche lors d’une conférence de presse surréaliste. « Je voudrais vraiment remercier les services de sécurité ukrainiens de m’avoir sauvé la vie », a-t-il lâché avant de céder la parole aux responsables de cette opération résurrection orchestrée par les renseignements pour identifier les commanditaires du meurtre qui le visait, cette fois-ci, réellement.

Au soulagement se sont succédé les nombreuses interrogations suscitées par ce coup de théâtre. Pour l’historien Bruno Fuligni et auteur du « Livre des espions » (Ed. L’Iconoclaste, 2012), cette opération s’inscrit dans une longue tradition d’espionnage mais comporte toutefois d’étranges particularités.

Y a-t-il des précédents dans l’Histoire des services de renseignement ?

Bruno Fuligni, historien, a rédigé plusieurs ouvrages sur l'histoire des services secrets et sur les espions à travers l'Histoire.

On trouve beaucoup d’histoires de disparitions de professionnels du renseignement. Je pense par exemple au cas de l’espionne Lydia Stahl, qui travaillait avant-guerre pour le compte des Soviétiques. Elle se faisait passer pour une ennemie de l’URSS, avait épousé un tsariste mais s’était fait prendre en France qui l’a jugée puis condamnée en 1935. Elle a purgé sa peine et quand elle est sortie de prison, elle a purement et simplement disparu.

L’autre cas emblématique est celui d’un Français né en Tchécoslovaquie, Pierre Cardot, recruté au sein du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), l’ancien service de renseignements extérieur français. On s’est rendu compte que c’était une fausse identité, que ses papiers étaient fabriqués. Il a été arrêté, démasqué - il travaillait pour les Tchécoslovaques - puis échangé aux autorités du pays. On ignore ensuite ce qu’il est devenu, c’est ce qu’on appelle dans le milieu une « mort blanche », une disparition sans trace ni explication. Si les cas de disparitions ou de fabrication d’identité sont une spécialité des services de renseignement, la mort feinte et la réapparition comme pour Babtchenko, reste très rare.

Quelles sont les particularités de cette opération ?

La particularité principale par rapport aux opérations classiques de dissimulation, c’est qu’on a ici un mort qui revient sous la même identité. Autant il est courant qu’un agent des services soit mis à mort pour revenir ensuite sous une autre identité, autant un « civil » qui revienne comme ça, c’est inédit. Et pas sans conséquence. Cela pose un problème de crédibilité pour les autorités et les services de renseignement ukrainiens. La prochaine fois qu’ils annonceront un mort ou un crime politique, tout le monde doutera de sa véracité. C’est un univers de manipulation à triple bande, ce n’est pas une « simple » opération policière, il y a une dimension politique.

Est-ce surprenant de la part des services ukrainiens ?

Les services de sécurité ukrainiens, le SBU, portent l’héritage de la période soviétique. Comme les pays de l’ex-URSS, ils sont rompus à l’art de la « Maskirovka », la désinformation, la faculté de maquiller les faits et de faire passer pour faux ce qui est vrai, et vrai ce qui est faux. Cet héritage remonte même à une période plus lointaine, celui de l’Okhrana, l’ancienne police des Tsars.

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