Visite à Paris annulée: Comment Poutine a imposé son tempo à Hollande

DIPLOMATIE Le président russe a reporté ce mardi sa visite à Paris sur fond de tensions accrues entre Paris et Moscou sur le dossier syrien…

Laure Cometti

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François Hollande et Vladimir Poutine, le 26 novembre 2015 à Moscou.
François Hollande et Vladimir Poutine, le 26 novembre 2015 à Moscou. — Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA

Viendra, viendra pas ? Le suspense aura duré plusieurs jours. Vladimir Poutine a reporté sine die ce mardi une visite à Paris prévue le 19 octobre prochain. La venue du président russe était un casse-tête pour l’Elysée, alors que le siège d’Alep se poursuit et que l’aviation russe bombarde la ville syrienne. L’annulation de la visite de l’homme fort du Kremlin a déclenché de vives critiques au sein de l’opposition qui fustige la politique étrangère de François Hollande. 20 Minutes revient sur une partie d’échecs diplomatique dans laquelle Vladimir Poutine semble avoir imposé son tempo.

Episode 1 : Lavrov annonce une rencontre Hollande-Poutine 

Cela faisait plus d’un an qu’une visite privée était prévue selon Le Monde. Elle devait être l’occasion pour Vladimir Poutine d’inaugurer le centre spirituel et culturel orthodoxe russe de Paris et une exposition consacrée par la Fondation Vuitton au mécène russe Sergueï Chtouchkine, aux côtés de son homologue français.

Le 6 octobre dernier, la Russie sort ce rendez-vous de l’oubli et prend de court Paris en annonçant, par la voix du chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, que les présidents russe et français se rencontreront pour parler de « la situation actuelle dans les relations bilatérales, ainsi que sur des questions internationales, y compris la Syrie et l’Ukraine ». Une déclaration faite à Moscou, juste avant un entretien avec son homologue Jean-Marc Ayrault sur le siège d’Alep.

Episode 2 : François Hollande doute

« Est-ce que c’est utile ? Est-ce que c’est nécessaire ? Est-ce que ça peut être une pression ? » François Hollande confie ses doutes dans une interview publiée trois jours après l’annonce venue de Moscou, sur la chaîne  TMC, le 9 octobre dernier. « Si je le reçois, je lui dirai que c’est inacceptable », ajoute le chef de l’Etat au sujet des bombardements russes. Un jour auparavant, la Russie a  mis son veto (comme le Venezuela) à la résolution française qui appelait à un cessez-le-feu immédiat à Alep.

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Episode 3 : Moscou persiste, Paris hésite

La Russie semble faire la sourde oreille. Un jour après l’interview de François Hollande, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov confirme lundi 10 octobre que les préparatifs de la visite « continuent ». Et d’ajouter qu’il « y a des discussions prévues avec le palais de l’Elysée ». Une « situation extrêmement délicate » pour Paris selon Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste de la Russie. En termes d’image, le chercheur juge compliqué de voir le président russe « inaugurer un lieu de culte pendant que son armée bombarde Alep ».

Côté français, pas de confirmation officielle mais on temporise. « Les contacts se poursuivent » entre Moscou et Paris, indique une source diplomatique française, ajoutant que « les interrogations [restent] très fortes ». Pendant ce temps, les opposants (Yannick Jadot, par exemple) et partisans (François Fillon, entre autres) d’une venue de Vladimir Poutine commencent à donner de la voix.

Episode 4 : Ayrault hausse le ton et exclut d’éventuelles « mondanités »

« Si le président de la République décide que le président russe vient, ça ne sera pas pour des mondanités, ce sera pour dire des vérités » sur la Syrie, affirme lundi 10 octobre le ministre des Affaires étrangères sur France Inter.

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Episode 5 : Poutine veut parler « des sujets qui fâchent »

La réplique ne se fait guère attendre. L’ambassadeur de la Russie en France confirme lundi sur Europe 1 que « Poutine veut venir à Paris » et que le président russe « ne va jamais à des mondanités, il a d’autres choses à faire ». Et Alexandre Orlov de poursuivre : « Poutine viendra pour parler des sujets qui fâchent ».

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Epilogue : Poutine reporte sa visite

Finalement, la Russie tranche en annulant la visite de Vladimir Poutine au moment où François Hollande se dit pourtant prêt à le rencontrer. « Il y a eu un contact entre l’Élysée et le Kremlin pour faire savoir à Moscou qu’une réunion de travail avec Vladimir Poutine était possible sur la Syrie, à l’exclusion de tout autre événement pour le président de la République. La Russie a fait savoir qu’elle souhaitait reporter la visite », indique la présidence.

De son côté, Vladimir Poutine reste « disposé à visiter Paris lorsque le président Hollande se sentira à l’aise », selon le porte-parole du Kremlin. Une pique à peine voilée aux « états d’âme » du président français, qui ont, selon une source diplomatique russe, paru déplacé, alors que « quand il y a des tensions diplomatiques il faut parler, c’est le moment où jamais ».

Le résumé de la saga (attention spoiler) : Poutine impose son tempo, mais cette visite annulée est un camouflet pour Moscou

« De façon générale, la diplomatie joue sur le dit et le non-dit. Les Russes jouent en plus, et avec beaucoup de finesse, sur le légal et le souterrain, avec ce que cela comporte de pressions, de critiques », observe Sophie Cœuré, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris Diderot, qui y voit un « héritage soviétique ». « En face, les diplomates occidentaux jouent peut-être un jeu un peu trop clair, et en plus il y a davantage d’incohérences de leur côté dans une situation complexe qu’on désigne un peu trop vite comme une "nouvelle guerre froide" », poursuit-elle. Une asymétrie qui permet à Vladimir Poutine de « jouer sur la temporalité et de faire gagner du temps à son allié Assad ».

L’historienne estime toutefois que si Vladimir Poutine « a fait comme s’il prenait la main, il a répondu à une menace. Sur le plan politique, la France a montré qu’elle était ferme face à la position russe sur le dossier syrien ».

Moscou se retrouve donc privée d’une visite qui aurait été, selon Thomas Gomart, « une forme d’apothéose pour la diplomatie russe, qui veut présenter Poutine comme un acteur majeur, voire central, sur la scène internationale ».

Prochain épisode à Berlin le 19 octobre ?

Vladimir Poutine et François Hollande pourraient toutefois se retrouver autour de la même table dès la semaine prochaine, lors d’une réunion à Berlin consacrée à la crise ukrainienne, le 19 octobre. Affaire à suivre…