Syrie: François Hollande fait-il juste de l’esbroufe devant Vladimir Poutine?

SYRIE Le président de la République a menacé samedi de ne pas recevoir son homologue russe à Paris la semaine prochaine…

Olivier Philippe-Viela

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Les présidents français François Hollande et russe Vladimir Poutine, le 26 novembre 2015 à Moscou.
Les présidents français François Hollande et russe Vladimir Poutine, le 26 novembre 2015 à Moscou. — Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA

François Hollande durcit le ton. Alors qu’il doit normalement recevoir Vladimir Poutine le 19 octobre à Paris  pour inaugurer le centre spirituel russe à côté de la tour Eiffel, le président de la République a déclaré à l’émission Quotidien « se poser la question » de recevoir son homologue russe.

En cause, le soutien de Moscou à Bachar al-Assad en Syrie, dont l’armée bombarde avec l’appui russe les quartiers rebelles d’Alep : « Est-ce que c’est utile ? Est-ce que c’est nécessaire ? Est-ce que ça peut être une pression ? Est-ce que nous pouvons encore faire en sorte qu’il puisse lui aussi arrêter ce qu’il commet avec le régime syrien, c’est-à-dire l’appui aux forces aériennes du régime, qui envoient des bombes sur la population d’Alep ? Si je le reçois, je lui dirai que c’est inacceptable, que c’est grave même pour l’image de la Russie », a déclaré François Hollande samedi, alors que l’émission doit être diffusée ce lundi.

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En outre, le chef de l’Etat français a brandi la possibilité d’une saisie de la Cour pénale internationale : « Ceux qui commettent ces actes auront à en payer la responsabilité, y compris devant la Cour pénale internationale. » Le président français a-t-il les moyens de mettre ses menaces à exécution ? Eléments de réponses.

François Hollande peut-il vraiment snober Poutine ?

Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères, l’a assuré ce lundi matin sur France Inter : « Si le président de la République décide que le président russe vient, ça ne sera pas pour des mondanités, ce sera pour dire des vérités, pour sortir de ce qui est en train de se passer là-bas et pour faire prendre conscience à la Russie qu’elle est en train de s’engager sur une route dangereuse. » Difficile pourtant de croire que Vladimir Poutine ne foulera pas le sol français le 19 octobre pour inaugurer le centre russe, tant le camouflet diplomatique serait immense : « On peut imaginer qu’il décide de ne pas se rendre à l’inauguration du centre russe. Mais si François Hollande voulait vraiment faire preuve de fermeté, il demanderait à Poutine de ne pas venir en France », explique Philippe Migault, directeur de recherche à l’Iris et spécialiste de la Russie.

D’autant que le dialogue entre Russes et Occidentaux semble plus nécessaire que jamais, à un moment où « le monde s’approche dangereusement de la zone rouge », selon l’ancien dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, et que « les temps actuels sont différents, plus dangereux » que la Guerre froide, pour le chef de la diplomatie allemande Frank-Walter Steinmeier.

Mais la France peut-elle peser sur le soutien de Moscou à Damas ? Là aussi, pour Philippe Migault, le chef de l’Etat surestime un poil le poids diplomatique français : « On est dans le bluff total, car la France est une puissance de second rang qui n’a ni les moyens financiers ni militaires pour faire pression sur la Russie. Cette dernière est déjà sous sanctions, la crise syrienne a démarré il y a plus de cinq ans et pourtant la Russie n’a jamais cédé à la moindre pression dans ce dossier. S’imaginer que cette coalition internationale va faire céder Vladimir Poutine en faisant les gros yeux, c’est se bercer d’illusions. » Vu la manière dont Nicolas Sarkozy s’était fait rabrouer en 2008 au sujet de la Géorgie, scène rapportée par le journaliste Nicolas Henin, il faudra effectivement beaucoup de courage à l’actuel président français pour espérer être écouté par le leader russe.

La France peut-elle saisir la Cour pénale internationale (CPI) ?

C’est une arlésienne de la diplomatie française. Il y a deux ans, l’Hexagone avait déjà tenté de saisir la CPI dans le cadre d’une résolution auprès du Conseil de sécurité de l’ONU, rejetée par un double veto chinois et russe. Cette fois, la menace de François Hollande dans Quotidien est floue, on ne sait pas qui serait visé ni quand. « Il ne dit pas qu’il va saisir la Cour pénale internationale, il dit qu’un jour, certaines personnes pourront en répondre devant la CPI. Ce n’est pas une menace directe de la part de la France contre un Etat, car la CPI n’est compétente que pour juger des individus. Il s’agit plutôt de juger des responsables de crimes », détaille Olivier De Frouville, enseignant en droit public à l’université Panthéon-Assas et membre du Comité des droits de l’homme des Nations Unies.

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Jean-Marc Ayrault a été plus précis que le président ce lundi. Pour l’ancien Premier ministre, pourraient être poursuivis « tous ceux qui sont complices de ce qu’il se passe à Alep ». « Cela concerne tout le monde. Il faut être clair et cohérent. Qui a bombardé ? A l’évidence il y a les Syriens mais il y a surtout les Russes. Il y a des faits constitutifs de crimes de guerre », a-t-il avancé. Le ministre des Affaires étrangères a expliqué que la France allait prendre contact « avec la procureure générale de la CPI pour voir de quelle façon elle peut engager ces enquêtes ».

Mais la France risque de se heurter à quelques obstacles juridiques pour cela : « Soit François Hollande est un très mauvais juriste, soit il aime l’esbroufe, car la CPI ne concerne que ceux qui ont ratifié le statut de Rome. Ni la Russie ni la Syrie, ni les Américains d’ailleurs, ne l’ont fait », prévient Philippe Migault.