Guerre Hamas-Israël : A la morgue de Tel-Aviv, les visages de ceux qui identifient les corps sont « rongés par la détresse »
Interview•Grand Reporter pour « Paris Match », Nicolas Delesalle s’est rendu à la morgue de Tel-Aviv où depuis les attaques du Hamas le samedi 7 octobre, la mort rend compte de l’horreur de la guerrePropos recueillis par Lina Fourneau
L'essentiel
- Ce mercredi soir, sur X (ex Twitter), le grand reporter de Paris Match Nicolas Delesalle a publié un fil dans lequel il raconte sa visite dans une morgue de la banlieue sud de Tel-Aviv.
- Depuis plus de dix jours, ceux qui y travaillent recueillent les corps des milliers de morts victimes de l’attaque du Hamas.
- « Plein de gens me disent "ça a dû être difficile pour toi", mais, pour moi, ça n’a duré deux heures. Ceux qui travaillent sur place font ça tout le temps et ont un rapport direct aux corps », raconte Nicolas Delesalle à « 20 Minutes ».
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Grand reporter pour Paris Match, Nicolas Delesalle s’est rendu dans une morgue de la banlieue de Tel-Aviv. Depuis le samedi 7 octobre et l’attaque du Hamas en Israël, les corps y sont identifiés, avec difficulté. « Plein de gens me disent "ça a dû être difficile pour toi", mais, pour moi, ça n’a duré deux heures. Ceux qui travaillent sur place font ça tout le temps et ont un rapport direct aux corps », raconte Nicolas Delesalle à 20 Minutes. Interview.
A Tel-Aviv, vous avez pu vous rendre dans une morgue où chaque jour des dizaines et des dizaines de corps sont identifiés. Comment avez-vous organisé votre reportage ?
La base militaire où se trouve la morgue se situe dans le sud de Tel-Aviv. Avec Alvaro Canovas, le photographe de Paris Match, nous y allons par nous-même le matin. Nous y passons du temps, mais nous n’avons pas les autorisations. Tout est contrôlé. Nous passons des coups de fil et on nous informe qu’il faut se rapprocher d’un porte-parole de l’armée israélienne car un tour est organisé pour les journalistes, le jour même, à 22 heures.
Dans votre fil publié ce mercredi sur X, vous racontez votre arrivée dans ce lieu. Qu’est-ce que vous y avez découvert ?
Lorsque nous sommes arrivés, il y avait plein de tentes blanches, plein de personnes en combinaisons blanches avec des masques. D’abord, l’ancien chef du rabbinat militaire Israël Weiss prend la parole et nous dit : « Ecoutez, les personnes ici n’ont pas été que tuées. Beaucoup ont subi des sévices. » Il parle pendant une vingtaine de minutes, nous posons des questions. Puis, ils ont ouvert deux conteneurs parmi la vingtaine installée. Chacun comportait 50 places. On a senti eu une espèce d’effluve, c’était violent. Nous pouvions nous rapprocher si on voulait, je n’ai pas voulu.
J’ai également rencontré une jeune trentenaire, Abigaël qui s’occupe des femmes et des filles pour les rites de purification. Elle me raconte qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans les rites ici, car les personnes qui ont été assassinées, on considère qu’elles sont pures. Je vois dans son visage qu’elle est traumatisée. Plein de gens me disent « ça a dû être difficile pour toi », mais, pour moi, ça n’a duré deux heures. Ceux qui travaillent sur place font ça tout le temps et ont un rapport direct aux corps. Une autre femme qui travaillait avait le visage rongé par la détresse. Elle n’avait plus de mots, mais surtout des larmes. Parler aux journalistes à ce moment-là est pour eux un exutoire. Je ne sais pas comment ces gens font, comment ils vont se relever.
« Dès le premier jour, j’ai compris que ce n’était pas que la guerre, mais des gens massacrés à un arrêt de bus, des vieilles dames. Tous les crimes possibles ont été commis. C’est ce qu’on m’a dit sur place : « tout ce qui avait été possible de faire a été fait. ». »
Ces corps empilés montrent aussi l’horreur de la guerre. Une guerre qui selon Israël Weiss, ne visait pas seulement à tuer. On parle de corps brûlés, décapités également. Ces corps permettent de mener des investigations sur ce qu’il s’est passé ce 7 octobre. Mais l’identification est urgente…
C’est tout le problème de cette identification. Il y a plusieurs centaines, voire milliers de corps. Leurs deux tâches, c’est d’identifier et de documenter. Il y a plein d’exemples horribles qu’ils nous racontent. Certains corps n’ont plus de visages, certains sont brûlés vifs. Des jeunes brûlés au festival, il y en a plein. Des centaines. Comment on fait pour les identifier rapidement car les corps commencent à se détériorer malgré la réfrigération ? La seule exception est les militaires qui ont en grande majorité été déjà identifiés car ils ont leurs empreintes digitales.
Vous couvrez des guerres depuis de nombreuses années et pourtant celle-ci semble être plus violente dans la description que vous en faites…
Dès le premier jour, j’ai compris que ce n’était pas que la guerre, mais des gens massacrés à un arrêt de bus, des vieilles dames. Tous les crimes possibles ont été commis. C’est ce qu’on m’a dit sur place : « tout ce qui avait été possible de faire a été fait. » Boutcha [en Ukraine], par exemple, c’était une éruption de violence absolue à un instant T. Mais moins sur le reste du front.
Là, c’est comme s’il y avait eu un ordre de torturer le plus possible. Que ce soit tous les témoignages du festival de musique, tous les témoignages dans les kibboutz, ce sont les mêmes. Il y a eu un jeu sadique, pervers pour faire souffrir. Ce phénomène réunit toutes les guerres, mais pas à cette échelle, par sur une journée. Là, ça a été un massacre.
Dans cette guerre, il y a également la difficulté pour les journalistes d’informer. Il faut rendre compte des évènements factuellement mais aussi sans sensationnalisme. En tant que grand reporter, comment s’arme-t-on pour rendre compte de l’horreur sans terroriser par nos mots, nos images ?
Ce n’est pas évident de transmettre quand je vois les gens qui doutent de la véracité de l’attaque. C’est très compliqué. Il faut s’attacher aux faits, à tout ce qu’on a de factuel. Il faut interpréter le minimum, poser les questions les plus débiles. « Comment on sait que les femmes ont été violées ? – Grâce aux marques spécifiques sur les cuisses. » Il y a la multiplication des sources qui prouvent l’horreur, ça ne peut pas être qu’une simple communication. L’odeur ne peut pas être créée, les traces de sang dans les kibboutz non plus.
Tout sur la guerre Hamas-IsraëlC’est important que nous fassions ce travail de témoignages afin de servir aux historiens plus tard pour permettre de définir exactement ce qu’il s’est passé. Nous avons une vue encore parcellaire. Mais chaque journaliste qui va sur place rapporte des preuves de crimes contre l’humanité, des preuves de crimes de guerre. Parfois il y a les vérités plus grosses que la communication.
