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REALPOLITIK« Géant de l’histoire », « criminel de guerre », le bilan clivant de Kissinger

Mort de Henry Kissinger : « Géant de l’histoire » ou « criminel de guerre », réactions contrastées dans le monde

REALPOLITIKLe diplomate américain, qui est décédé à 100 ans, mercredi, a œuvré pour la détente avec Pékin et Moscou mais a joué un rôle sombre au Vietnam, au Cambodge et en Amérique latine
Le secrétaire d'Etat Henry Kissinger et le président américain Richard Nixon en 1973.
Le secrétaire d'Etat Henry Kissinger et le président américain Richard Nixon en 1973. - AP/SIPA / SIPA
Philippe Berry

P.B. avec AFP

«Si Dieu existe, il (Richelieu) paiera, mais si Dieu n’existe pas, quel habile homme ! » Cette citation, attribuée sous diverses formes au pape Urbain VIII à la mort du cardinal français, en 1642, était particulièrement appréciée par Henry Kissinger. Et alors que ce titan controversé de la diplomatie américaine et secrétaire d’Etat sous Richard Nixon et Gerald Ford, est mort mercredi à l’âge de 100 ans, la formule se prête à un bilan particulièrement clivant.

Initiant le rapprochement avec Moscou et Pékin dans les années 1970, Henry Kissinger a vu son image ternie par des pages sombres de la realpolitik des Etats-Unis, comme le soutien au coup d’Etat de 1973 au Chili ou l’invasion du Timor oriental en 1975 et la guerre du Vietnam.

Hommages appuyés en Occident

« L’Amérique a perdu l’une de ses voix les plus sûres et les plus écoutées en politique étrangère », a salué dans un communiqué l’ancien président américain George W. Bush, républicain comme lui. Le fait qu’un tel homme, réfugié de l’Allemagne nazie, ait pu devenir chef de la diplomatie américaine « raconte tant sa grandeur que la grandeur de l’Amérique ».

Emmanuel Macron, lui, a salué « un géant de l’Histoire », qui a eu « une influence durable sur son époque ». Le chef de la diplomatie britannique David Cameron a rendu hommage à un « grand homme d’Etat » qui sera « très regretté ».

« Nous sommes de grands admirateurs d’Henry Kissinger », a déclaré pour sa part le président israélien Isaac Herzog, rappelant que l’ancien chef de la diplomatie américaine avait « posé la pierre angulaire de l’accord de paix qui a été signé plus tard avec l’Egypte ».

« Le nom d’Henry Kissinger est étroitement lié à une politique pragmatique qui a permis à aboutir à une détente des tensions internationales et à des accords très importants américano-soviétiques ayant contribué au renforcement de la sécurité mondiale », a déclaré le président russe Vladimir Poutine.

La Chine perd son « vieil ami »

« Une perte énorme » : la télévision d’Etat et les internautes chinois ont rendu hommage à Kissinger, considéré comme un « vieil ami » pour son rôle crucial dans l’établissement des liens Pékin-Washington dans les années 1970, aidant le pays asiatique à rompre avec son isolement.

Dans un contexte de relations sino-américaines tendues ces dernières années, Henry Kissinger, qui s’est rendu plus de 100 fois en Chine, était perçu comme l’infatigable promoteur de liens apaisés entre les deux puissances mondiales. « C’est une perte énorme pour nos deux pays et pour le monde », a réagi l’ambassadeur de Chine aux Etats-Unis, Xie Feng, sur le réseau social X (ex-Twitter), se disant « profondément bouleversé et attristé ».

Kissinger s’était rendu secrètement à Pékin en juillet 1971 afin de nouer des liens avec la République populaire de Chine, ouvrant la voie à la visite historique du président Richard Nixon dans la capitale chinoise en 1972.

Poutine salue « un homme d’Etat sage et visionnaire »

« Le nom d’Henry Kissinger est étroitement lié à une politique pragmatique qui a permis à aboutir à une détente des tensions internationales et à des accords très importants américano-soviétiques ayant contribué au renforcement de la sécurité mondiale », a déclaré le président russe Vladimir Poutine.

Conseiller à la sécurité nationale de Nixon, Kissinger a piloté une détente avec Moscou, notamment avec le traité Salt 1 de 1972 limitant l’arsenal nucléaire des deux superpuissances.

Un sombre passé en Amérique latine

Tout le monde ne donne pas dans l’hagiographie. Joe Biden, par exemple, a salué « l’esprit acéré » de Kissinger, malgré des profonds « désaccords » avec lui. Kiev l’a qualifié de personnage « exceptionnel » et « controversé ». L’éditorialiste américain de Rolling Stone, Spencer Ackerman, est le plus virulent, avec une tribune titrée « Henry Kissinger, criminel de guerre adoré par la classe dirigeante américaine, est enfin mort. » C’est son sens de la « realpolitik », du froid calcul des intérêts nationaux défendu par la puissance, qu’il a fait de lui une figure très critiquée de par le monde.

« Un homme dont l’éclat historique n’a jamais réussi à cacher sa profonde misère morale est mort. K », a réagi sur X l’ambassadeur du Chili à Washington, Juan Gabriel Valdés, un message retweeté par le président Boric, leader de la gauche chilienne.

Kissinger a joué un rôle clé dans le soutien par les Etats-Unis du coup d’Etat militaire mené par le général Augusto Pinochet au Chili contre le gouvernement du socialiste Salvador Allende en 1973, ainsi que d’autres gouvernements dictatoriaux en Amérique latine, tels que ceux du Brésil et d’Anastasio Somoza au Nicaragua. « Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester les bras croisés et regarder un pays devenir communiste à cause de l’irresponsabilité de son propre peuple. Les questions sont trop importantes pour laisser les électeurs chiliens décider eux-mêmes », avait déclaré Kissinger à une commission gouvernementale avant l’élection d’Allende.

« Pour Kissinger, l’Amérique latine n’était qu’une pièce de l’échiquier géostratégique mondial. La guerre contre le communisme était sa seule priorité. Toutes les autres considérations étaient de peu d’importance », explique à l’AFP Michael Shifter, ancien président du groupe de réflexion Inter-American Dialogue et professeur à l’université de Georgetown, à Washington. « Dans ce contexte, Kissinger était indifférent aux violations des droits humains commises par les gouvernements militaires de la région », ajoute-t-il.

Bombardements au Cambodge et guerre du Vietnam prolongée

Kissinger a joué un rôle décisif dans l’expansion de la guerre du Vietnam. La signature d’un cessez-le-feu lui vaut le prix Nobel de la paix avec le Nord-Vietnamien en 1973. Mais Le Duc Tho refuse la récompense, l’une des plus controversées dans l’histoire du Nobel.

Au contraire, les détracteurs de Kissinger ont longtemps réclamé son jugement pour crimes de guerre. Ils dénoncent la facette plus sulfureuse et moins ouverte de sa politique étrangère, et notamment son implication dans les bombardements massifs au Cambodge ou son soutien au président indonésien Suharto dont l’invasion du Timor Oriental a entraîné 200.000 morts en 1975.

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