Egypte: Cinq ans après, la révolution de la place Tahrir a-t-elle été enterrée?

PRINTEMPS ARABES Le 25 janvier 2011 avait marqué le début des manifestations massives sur la place Tahrir, au Caire, qui ont abouti à la chute du président égyptien Hosni Moubarak...

Laure Cometti

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Une manifestation contre le régime d'Hosni Moubarak, le 4 février 2011 sur la place Tahrir au Caire (Egypte).
Une manifestation contre le régime d'Hosni Moubarak, le 4 février 2011 sur la place Tahrir au Caire (Egypte). — MOHAMMED ABED / AFP

La place Tahrir est restée vide ce lundi 25 janvier 2016. Il y a cinq ans, noire de monde, cette « place de la libération » au Caire était le point de départ du mouvement de contestation qui a chassé Hosni Moubarak, le 11 février 2011, après 29 années de présidence. Aujourd’hui, l’Egypte est sous la coupe d’un régime autoritaire dirigé par le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi. Que reste-t-il de la révolution égyptienne ?

 

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Révolution et contre-révolution 

L’espoir suscité par la révolution a été de courte durée. En juin 2012, Mohammed Morsi, le candidat de la confrérie des Frères musulmans accède au pouvoir à l’issue des premières élections libres de l’histoire du pays. « C’était vraiment très émouvant, les Egyptiens débattaient avec ferveur, ils ont fait des heures de queue devant les bureaux de vote » se souvient Isabelle Mayault, une journaliste française arrivée en Egypte au lendemain de la révolution, qui publie Jours tranquilles au Caire (Riveneuve éditions, 2015).

Un an plus tard, Mohammed Morsi est destitué par l’armée après une vague de manifestations. En mai 2014, le maréchal Al-Sissi, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat, accède à la présidence avec un score retentissant (96,9 % des voix). Pour ses partisans, il incarne la stabilité après trois années de « chaos » post-révolution.

La révolution a laissé place à « beaucoup d’amertume et de tristesse chez les jeunes. Il y a eu une vague de dépression chez les révolutionnaires de la place Tahrir et nombre d’entre eux ont quitté l’Egypte », note Isabelle Mayault.

Le temps des désillusions

« Pain, justice, dignité », scandaient les manifestants de la place Tahrir il y a cinq ans. Ils sont loin d’avoir obtenu gain de cause. Le secteur touristique, pilier de l’économie, a subi de plein fouet l’instabilité politique, puis la menace terroriste*. Un contrecoup qu’Al-Sissi espère conjurer à grand renfort de projets pharaoniques « à la Nasser », financés notamment par les monarchies du Golfe.

Quant à la justice, les arrestations arbitraires et les procès de masse expéditifs se multiplient dans des tribunaux militaires, à l’encontre des activistes et défenseurs des droits comme des partisans des Frères musulmans. Le Mouvement du 6 avril, à la pointe de la révolte, a été interdit et plusieurs de ses dirigeants ont été emprisonnés pour avoir violé une loi controversée sur les manifestations.

La parole contestataire est toujours muselée. « Seule une minorité ose s’exprimer librement », observe Isabelle Mayault. L’état des lieux est selon elle similaire, si ce n’est pire, qu’à l’époque du raïs. « Le régime encourage les dénonciations, il y a un climat de paranoïa » qui incite certains à « donner à Al-Sissi ou Morsi des noms de code pour éviter les problèmes lorsqu’ils sont dans un lieu public ». Les anti-Sissi ne sont pas moribonds pour autant et la résistance s’organise notamment sur les réseaux sociaux.

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Des prémisses d’embellie 

N’y a-t-il aucune embellie ? La place des femmes dans la société s’est un peu améliorée. Al-Sissi a fait campagne contre le harcèlement sexuel, « une plaie sociale avérée dans le pays » et un sujet longtemps tabou, note Isabelle Mayault. « A l’époque de Moubarak, il y avait un vrai sentiment d’impunité pour les auteurs », abonde Clément Steuer, chercheur au CEDEJ au Caire.

Blogueuses, journalistes, militantes… De nombreuses femmes s’étaient distinguées parmi les figures de proue de la révolte égyptienne. Cinq ans après, le nombre de députées atteint un record dans l’histoire du pays (14,6 % des élus). Certes, les élections législatives de 2015 n’ont pas passionné les 87 millions d’Egyptiens, mobilisant à peine un électeur sur trois. « C’est deux fois moins qu’en 2012 mais deux fois plus que sous Moubarak. Les femmes et les minorités, notamment coptes, sont mieux représentées », note Clément Steuer.

Le nouveau Parlement a commencé ses travaux début janvier. D’importants chantiers sont inscrits dans son agenda. Reste à voir s’il répondra aux espoirs de la génération Tahrir.

* Le taux de croissance du pays est passé de 5 % (2010) à 1,8 % (2011) selon les données de la Banque mondiale.