Syrie: «La crise de leadership au sein de Daesh ne signifie pas la crise de l'idéologie»

INTERVIEW La politologue Myriam Benraad revient sur le rapport du Pentagone constatant une « résurgence » de Daesh en Syrie

Rachel Garrat-Valcarcel

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La dernière poche de résistance de Daesh, à Baghouz, a été libérée en mars dernier. (archives)
La dernière poche de résistance de Daesh, à Baghouz, a été libérée en mars dernier. (archives) — LAURENCE GEAI/SIPA
  • Dans un rapport, le Pentagone, le ministère de la Défense des Etats-Unis, note une « résurgence » de Daesh en Irak et en Syrie, alors même que le groupe terroriste ne contrôle plus de territoires.
  • Ce n’est pas une surprise car Daesh « n’a jamais cessé de se battre », estime la politologue Myriam Benraad.
  • Surtout, dans des populations qui n’ont jamais connu que la guerre et la violence, le djihadisme est devenu attractif : il offre un statut social que les Etats locaux sont incapables de proposer.

Il n’a pas fallu attendre bien longtemps. Le ministère de la Défense américain note une « résurgence » de Daesh en Syrie et en Irak. Cela moins de six mois après la perte du dernier territoire que le groupe terroriste contrôlait, à Baghouz, en Syrie. Revoici donc le groupe Etat islamique plongé dans l’insurrection, comme il l’avait été pendant dix ans avant la proclamation du « califat ».

Rien de surprenant pour la politologue Myriam Benraad, autrice notamment de L’Irak par-delà toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition (Cavalier bleu). Elle explique à 20 Minutes que le seul traitement militaire du problème djihadiste ne peut venir à bout de la violence dans la région.

Ce regain de force de Daesh après la défaite territoriale d’avril dernier était-il prévisible ?

C’était prévisible parce qu’il n’y a jamais vraiment eu d’extinction de Daesh. Il y a eu un narratif relativement triomphaliste des forces irakiennes et syriennes mais aussi des Etats membres de la coalition internationale. Les Etats-Unis ont déclaré à plusieurs reprises entre 2016 et 2018 que nous étions enfin sortis du cycle, que l’Etat islamique avait été battu, que le Califat avait perdu… Ce n’est pas totalement faux, dans la mesure où ils ont perdu leur territoire et sont revenus à l’insurrection qui avait précédé la formation de ce proto-Etat en 2014. Ils sont revenus aux bonnes vieilles méthodes : guérilla, insurrection armée, attentats, assassinats ciblés. Ils ont fonctionné comme ça pendant dix ans avant. Mais ils n’ont jamais cessé de se battre. Ils ont perdu leur territoire, beaucoup ont été tués, ont perdu l’appui de nombreuses populations car ils ne pouvaient pas faire le poids face à la surpuissance militaire de la coalition, mais ils étaient toujours là.

Ce qui est frappant, c’est qu’on avait déjà connu une période de triomphalisme dans les années 2007-2008. Quand, pour la première fois, avec l’appui des tribus sunnites, les Etats-Unis avaient combattu l’Etat islamique en Irak. Les Américains avaient déjà dit « c’est fini, les djihadistes sont battus ». On a vu ce qui s’est passé après : ils sont revenus en force à peu près partout. Moi, j’ai un peu l’impression que l’histoire se répète. Le groupe Etat islamique, à la base, c’est une insurrection. Et j’insiste là-dessus car le propre d’une insurrection c’est de durer et une armée conventionnelle, même avec des bombardements massifs, ne peut pas venir à bout d’une menace asymétrique, comme une insurrection djihadiste.

Ce n’est pas la première fois bien sûr qu’un groupe terroriste fonctionne sans avoir de territoire qu’il contrôle, mais cette défaite-là n’aurait donc pas tant désorganisé Daesh ?

Si, ils ont quand même été très affaiblis. Baghdadi est traqué, il se cache : au niveau du leadership il y a quand même un vrai vide. Tous les gros leaders, ceux de la première génération qui avaient combattu les Américains en Irak, ont été tués. Mais cette crise de leadership ne signifie pas une crise de l’idéologie. Cette volonté de restauration du califat, d’une domination mondiale de l’islam et de la lutte contre ceux que les djihadistes considèrent être les ennemis de l’islam… ça n’a pas changé. Surtout, aujourd’hui, cette idéologie n’est plus minoritaire, elle a fait son chemin et continue d’inspirer. C’est pour cela qu’on a ce reflux en Irak, c’est pour ça aussi que tout le monde s’accorde à dire qu’on n’est pas sortis de la vague d’attentats qui nous touche dans le monde entier. Au-delà de leur revers provisoire, les djihadistes n’ont pas dit leur dernier mot.

C’est ce qui fait que le groupe reste relativement attractif ? Le Pentagone parle de 14.000 à 18.000 membres, dont 3.000 étrangers...

Il faut distinguer les locaux des étrangers. Pour ce qui est des Syriens et des Irakiens, le djihadisme n’est pas seulement une aventure, une attraction provisoire, comme chez les Européens qui se sont laissés tenter pour diverses raisons. C’est devenu un mode de vie en soi. Ces personnes ont été soumises à des guerres, les plus jeunes n’ont connu que ça. Le djihadisme est donc devenu, au-delà de l’idéologie, un projet politique, un projet social, une promesse d’ascension sociale pour ceux qui n’ont rien. Parce qu’ils sont rémunérés, parce qu’un djihadiste a des épouses… La violence systémique a fait du djihadisme, chez les populations syriennes et irakiennes, une alternative voire la seule alternative, dans la mesure où les régimes en place ne proposaient pas une citoyenneté véritable, même pas un espoir, un horizon. Et puis il y a les interventions étrangères, qui sont souvent improvisées : qu’est-ce qui vient après ? A Mossoul ou à Raqqa absolument rien n’a été préparé. Et on se retrouve avec des gens qui se disent que c’était mieux sous l’Etat islamique.

Le rapport du Pentagone semble lier ce regain de Daesh au retrait partiel des troupes américaines de la région. Cela vous paraît-il crédible ?

Déjà en 2011 beaucoup ont dit que c’est parce que les Américains se retiraient d’Irak que les djihadistes revenaient. Il y a deux façons de voir les choses. La première est d’estimer que tant que les Américains maintenaient une pression militaire de très haute intensité contre les djihadistes c’était dur pour eux d’opérer. Mais d’autres pensent que c’est une manière très temporaire de considérer le problème.

On voit bien que les Américains et la coalition, avec toute leur puissance militaire, n’ont fait que traiter le problème djihadiste de manière militaire, on n’a pas traité le problème à sa source. La source c’est : quel projet politique ? Quel projet social dans des sociétés ravagées par la guerre ? Quelle reconstruction ? Quelle démobilisation des combattants ? Est-ce qu’on peut considérer des programmes de réintégration sociale, etc. ? Mais ce n’est pas possible si l’environnement large est un environnement de violence. On fait, je trouve, de la gestion purement militaire d’un problème qui ne va pas disparaître avec des bombes ou en tuant quelques leaders.