Fin du «califat» de Daesh : «La guerre en Syrie est loin d'être terminée»

INTERVIEW Pour Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient, la lutte contre le terrorisme a occulté le conflit syrien

Nicolas Raffin

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Des civils fuient la dernière poche tenue par Daech, autour de Baghouz, en février 2019.
Des civils fuient la dernière poche tenue par Daech, autour de Baghouz, en février 2019. — Antoine Chauvel/SIPA/SIPA

Les forces arabo-kurdes aidées par les Etats-Unis ont proclamé samedi en Syrie la fin du « califat » du groupe Etat islamique (EI), une victoire saluée comme une étape cruciale mais qui ne marque pas la fin de la lutte contre la principale organisation jihadiste au monde.

Pour célébrer cette victoire attendue depuis des semaines, les Forces démocratiques syriennes (FDS), fer de lance de la lutte antidjihadistes, ont hissé leur drapeau jaune sur la ville conquise de Baghouz, dans l’est syrien, où les derniers jihadistes avaient désespérément résisté.

Cette avancée a été saluée par la ministre des Armées, Florence Parly, qui se garde néanmoins de tout triomphalisme : « Daesh n’a plus de territoire mais n’a pas disparu : le groupe terroriste est entré dans la clandestinité ». Pour Agnès Levallois, vice-présidente de l’Institut de recherches et d’études méditerranéenne Moyen-Orient ( Iremmo), il ne faut pas non plus oublier que le conflit en Syrie reste d’actualité.

Daesh n’a plus de territoire. C’est un vrai tournant dans la lutte contre le terrorisme ?

C’est plus un symbole. C’est la fin du projet territorial de l’État islamique, donc cette organisation ne peut plus se référer à un territoire pour mener des opérations et attirer des combattants. Tout le projet qui était « vendu » par sa propagande n’a plus lieu d’être.

Evidemment, cela ne veut pas dire que cette organisation n’existe plus, puisqu’il y a des combattants dans la nature. Il reste aussi l’idéologie de Daesh qui peut influencer ceux qui voudraient s’en inspirer dans le monde arabe et au-delà.

Les combattants étrangers de Daesh sont-ils la principale menace désormais ?

Pour nous, Occidentaux, c’est le principal danger. Mais parmi les combattants il y a aussi beaucoup d’Irakiens, de Syriens, qui sont dangereux pour les populations locales. Il ne faut pas se focaliser uniquement sur la France, ça représente aussi une inquiétude pour le Moyen-Orient. On ne peut pas exclure le fait que certains combattants organisent des attentats pour montrer qu’ils ont toujours une capacité de nuisance. Par ailleurs, les raisons pour lesquelles Daesh a pu prospérer en Syrie n’ont pas disparu.

Comment la Syrie peut-elle se relever de ces années de guerre ?

Rien n’est réglé en Syrie, c’est évident. Les FDS, majoritairement kurdes, voudront une certaine autorité sur le territoire qu’elles ont libéré. Elles risquent d’être abandonnées à leur sort par les Occidentaux, une fois que ces derniers se seront retirés du pays. En effet, la Turquie refuse de voir une base arrière kurde, voire un Etat indépendant, se créer à quelques kilomètres de son territoire.

De son côté, Bachar El-Assad veut montrer qu’il a « gagné » la guerre contre Daesh, même si ça n’a aucun sens de dire ça puisque les Iraniens et les Russes sont un appui essentiel à son armée. Il faudra donc un règlement politique pour la Syrie, et forcément la question de l’avenir d’Assad va se poser. La guerre en Syrie est loin d’être terminée, même si par cynisme on a arrêté de regarder ce qui se passait au moment de la lutte contre Daesh.