Daesh: Le grand flou des chiffres sur le groupe djihadiste

TERRORISME De nombreux chiffres circulent sur l'organisation de l'Etat islamique, mais personne ne peut garantir leur exactitude...

N.Beu.

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Des djihadistes à Raqqa, en Syrie, en janvier 2014 (photo vérifiée et publiée par AP le 12 août 2015).
Des djihadistes à Raqqa, en Syrie, en janvier 2014 (photo vérifiée et publiée par AP le 12 août 2015). — Uncredited/AP/SIPA

« L’organisation terroriste la plus puissante de l’histoire. » L’expression revient fréquemment dans les médias lorsqu’il s’agit de désigner Daesh, le groupe criminel qui a revendiqué les attentats de Paris. L’affirmation est étayée par des chiffres, foisonnants, mais aussi contradictoires. Le portrait est détaillé, précis, alors même que le groupe terroriste et le théâtre de guerre irako-syrien se distinguent par leur opacité. Peut-on vraiment s’y fier ? Eléments de réponse.

Combien de djihadistes compte Daesh ?

D’après Laurent Fabius, ils seraient 30 000 « monstres » sur les territoires de l’Irak et de la Syrie. Mais toutes les estimations ne vont pas dans ce sens ; en septembre, le New York Times donnait lui aussi le chiffre de 30 000 djihadistes, mais le quotidien américain ne parlait que des étrangers. Difficile donc de s’y retrouver, d’autant plus que ces effectifs évoluent en fonction des pertes et du recrutement de Daesh. Pour Olivier Hanne, islamologue et auteur de L’Etat islamique : Anatomie du nouveau Califat, l’estimation du gouvernement français est « ridicule », quand celle du New York Times est « surévaluée ». Mais à défaut de donner un chiffre précis, il préfère se contenter d’une fourchette. La sienne : « entre 50 000 et 80 000 », avec une grande majorité de combattants locaux. Sans compter d’éventuels renforts venant de Libye, de Boko Haram ou d’Occident. « En théorie, le vivier de djihadistes est plutôt entre 150 000 et 200 000 personnes dans le monde », avance le chercheur. Ce qui relativise forcément le chiffre fourni par Laurent Fabius.

Combien de personnes vivent sous sa coupe ?

Six, huit, dix, douze millions de personnes ? Les estimations varient selon les sources et le moment, au gré des gains et des pertes territoriales de Daesh, de ses massacres et des migrations. Mais pour Olivier Hanne, c’est pourtant « la donnée la plus fiable ». « Il suffit de prendre les populations avant-guerre et de surveiller les déplacements de populations, détaille-t-il. Parfois, celles-ci fuient, comme à Ramadi ; parfois Daesh les empêche de s’en aller, comme à Fallujah ou à Raqqa. » Le calcul est facilité, par ailleurs, par l’urbanisation du territoire syrien et irakien, selon le chercheur : « Daesh a cinq ou six villes de plus de 300 000 habitants, puis des villes à 50 000 habitants, et ensuite des villages. » Les morts sont, elles, bien plus difficiles à dénombrer. « Les estimations de l’OSDH [Observatoire syrien des droits de l’homme] ne valent rien, tranche Olivier Hanne. Son responsable fait un travail extraordinaire, mais il n’est pas sur le terrain et personne ne peut vérifier ce qu’il avance. » En France, ce sont pourtant ses chiffres qui font figure de références.

Quel est son budget ?

Daesh a revendiqué en janvier un budget de deux milliards de dollars (1,88 milliard d’euros). Un chiffre crédible pour le spécialiste du terrorisme Jean-Charles Brisard, qui a même estimé le budget de l’organisation à 2,5 milliards de dollars dans une étude dévoilée vendredi dans Le Figaro. Le pétrole représenterait à lui seul le quart des recettes de l’organisation, selon lui. Dans une interview aux Inrocks, la spécialiste Valérie Marcel explique pourtant que le groupe « opère presque en autarcie au niveau de ses transactions financières et même, aujourd’hui, de la production et de la vente du pétrole ». Elle pointe aussi du doigt le calcul simpliste consistant à multiplier le nombre de barils par le prix de vente moyen pour obtenir les revenus issus du pétrole, sans prendre en compte le fait qu’« une grande partie de leur production est raffinée, et est donc vendue sous forme d’essence ». Il faut ajouter à cela le trafic qui sévit en Irak et en Syrie et qui échappe au contrôle de Daesh. « Son économie fonctionne sur des flux financiers et de marchandises passant parfois par des intermédiaires étrangers, assure Olivier Hanne. C’est une économie de contrebande où tout n’est pas centralisé et contrôlé. » Autrement dit, il y a ce que Daesh touche, et ce qui lui passe sous le nez.