Boko Haram fait allégeance à Daesh: Quelles conséquences ce ralliement peut-il avoir?

MONDE Le groupe islamiste nigérian s’est officiellement rallié au groupe djihadiste Daesh…

Audrey Chauvet

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Capture d'écran d'une vidéo diffusée par Boko Haram le 20 janvier 2015, montrant le leader du groupe islamiste Abubakar Shekau
Capture d'écran d'une vidéo diffusée par Boko Haram le 20 janvier 2015, montrant le leader du groupe islamiste Abubakar Shekau — - Boko Haram

«Nous annonçons notre allégeance au calife des musulmans, Ibrahim ibn Awad ibn Ibrahim al-Husseini al-Qurashi»: c’est par un enregistrement audio de quelques minutes, posté sur le compte Twitter de Boko Haram, que son chef, Abubakar Shekau, a officialisé ce samedi son rapprochement avec Daesh. Quelles conséquences ce ralliement peut-il avoir sur la stratégie et la force de frappe de Boko Haram?

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Quel est l’intérêt pour Boko Haram de se rallier à Daesh?

Pour Mathieu Guidère, spécialiste de l'islam radical, les groupes islamistes qui se rallient à Daesh y trouvent trois intérêts: une visibilité accrue, un saut qualitatif dans les actions menées et un alignement dans les méthodes de propagande. Cela s’est déjà observé pour des groupes mineurs en Libye ou en Egypte: «Du jour au lendemain, des groupes dont on n’entendait pas parler ont acquis une visibilité internationale qui leur a permis de rallier de nombreux combattants», explique Mathieu Guidère.

Les actions de Boko Haram vont-elles être différentes?

Le ralliement à Daesh devrait s’accompagner de la mise à disposition de «conseillers techniques et militaires» habitués au terrain. Ces envoyés de Daesh ont apporté aux groupes libyens leurs méthodes pour prendre le contrôle de ressources pétrolières ou gazières. Au Nigeria, ils pourraient aider Boko Haram à établir une stratégie: «Pour le moment, Boko Haram massacre à grande échelle sans vraie vision stratégique, poursuit Mathieu Guidère. Après son ralliement à Daesh, les actions pourraient être plus cadrées, les cibles plus précises. Par exemple, Boko Haram n’a pas encore la technique pour contrôler économiquement une région, et ça, Daesh sait très bien le faire.»

La propagande pour Boko Haram va-t-elle s’intensifier?

Depuis quelques mois, les vidéos de Boko Haram ressemblent de plus en plus à celles de Daesh. Mais avec le ralliement, ce sont toutes les techniques de propagande qui pourraient devenir similaires: «On a vu en Libye que le ralliement de groupes islamistes à Daesh les a amenés à décapiter des gens, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant», précise Mathieu Guidère.

Y a-t-il des raisons financières derrière ce ralliement?

Daesh est une organisation terroriste très riche, bien plus qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique, dont les Nigérians étaient jusqu’à présent plus proches. Toutefois, pour Mathieu Guidère, ce ne sont pas des raisons financières qui ont poussé Boko Haram à faire allégeance à Daesh: «Ils ont déjà les moyens, ce n’est pas comme à l’époque d’Al Qaïda où les groupes terroristes attendaient que Ben Laden leur envoie de l’argent.»

Les offensives contre Boko Haram ont-elles accéléré le processus de rapprochement avec Daesh?

«Les terroristes sont furieux de la façon dont ils ont été repoussés des villes et villages» qu'ils contrôlaient et ils «expriment leur colère», a estimé le commissaire à la Justice pour l'Etat de Borno, au nord-est du Nigéria. L’armée nigériane, avec l’appui du Tchad, du Niger et du Cameroun, a en effet repris plusieurs villes aux islamistes. L’offensive terrestre et aérienne lancée ce dimanche par les armées tchadienne et nigérienne contre Boko Haram pourrait encore causer des pertes au groupe islamiste, mais celles-ci devraient être largement compensées par les recrutements, estime Mathieu Guidère: «Lutter contre quelqu’un, c’est le désigner et donc lui donner une visibilité accrue qui en fait un pôle d’attraction pour des dizaines d’autres groupes qui végétaient jusqu’à présent.»

Est-ce l’idée d’un califat musulman qui rapproche les deux organisations?

Notion centrale de la rhétorique islamiste, le califat est l’objectif de Daesh et de Boko Haram. Le chef du groupe nigérian, Abubakar Shekau, avait proclamé en août un califat dans les zones passées sous son contrôle. Deux mois auparavant, Daesh proclamait l’instauration d’un califat sur les zones irakiennes et syriennes sous son contrôle. «Ils veulent unifier les musulmans sous une même autorité politique et religieuse, commente Mathieu Guidère. Aucun pays musulman ne s’est saisi de cette cause, le rétablissement d’un califat disparu depuis 1924, donc Daesh s’est engouffré dans la brèche.» Et Boko Haram l’a suivi en revendiquant à son tour l’unification des musulmans.