20 Minutes : Actualités et infos en direct
TensionsTaïwan « cristallise les tensions » entre Pékin et Washington

Vente de munitions à Taïwan : Les relations sino-américaines « sont au plus bas depuis la guerre froide »

TensionsLe Pentagone a annoncé l’approbation d’une vente de munitions à Taïwan alors que les relations avec Pékin sont plus tendues que jamais
Les relations sont très tendues entre le président chinois Xi Jinping ( à gauche) et le président américain Joe Biden (à droite). (MONTAGE PHOTO)
Les relations sont très tendues entre le président chinois Xi Jinping ( à gauche) et le président américain Joe Biden (à droite). (MONTAGE PHOTO) - SIPA/Canva / SIPA/Canva
Diane Regny

Diane Regny

L'essentiel

  • Mercredi, le Pentagone a annoncé l’approbation d’une vente de munitions à destination des avions de chasse F-16 de Taïwan pour 619 millions de dollars.
  • Cette annonce intervient alors que les relations sino-américaines sont au plus bas, minées par la question taïwanaise, des positions différentes sur la guerre en Ukraine et, début février, la destruction d’un ballon chinois au-dessus du territoire américain.
  • 20 Minutes se penche sur cette nouvelle annonce et ses conséquences sur les relations entre Washington et Pékin, grâce à l’analyse d’Emmanuel Véron, enseignant-chercheur associé à l’Inalco, géographe et spécialiste de la Chine contemporaine.

Les relations entre Washington et Pékin ne cessent de se dégrader. Elles ont tourné à l’aigre après la destruction début février d’un ballon chinois au-dessus du territoire américain présenté comme « espion » par les Etats-Unis et « météorologique » par la Chine. Par ailleurs, le dossier taïwanais accentue depuis des années la tension entre les deux géants.

Ce jeudi, Washington a annoncé vendre des munitions à Taïwan pour 619 millions de dollars. Ces réserves, destinées aux avions de chasse F-16 de l’île démocratique, sont-elles un signe d’escalade ? Comment la Chine pourrait réagir ? 20 Minutes fait le point avec l’éclairage d’Emmanuel Véron, enseignant-chercheur associé à l’Inalco, géographe et spécialiste de la Chine contemporaine.

Est-ce nouveau que Washington vende des armes à Taïwan ?

Depuis 1979 et la loi du Congrès américain, le Taïwan Relations Act, Washington épaule régulièrement l’île démocratique. Un soutien qui passe, notamment, par la livraison d’armes. En septembre dernier, les Etats-Unis ont ainsi passé un contrat de 1,1 milliard de dollars avec Taipei qui comprenait des missiles Harpoon, des missiles tactiques Sidewinder ainsi qu’un contrat de maintenance du système de radars de l’île. Ce nouveau contrat s’inscrit donc « dans la continuité », note Emmanuel Véron, enseignant-chercheur associé à l’Inalco, géographe et spécialiste de la Chine contemporaine. « Il y a deux ou trois annonces par an qui montrent le soutien militaire des Etats-Unis et sa capacité à être présent sur cette question taïwanaise malgré la guerre en Ukraine », souligne le chercheur qui est aussi associé à l’Ecole navale.

Cette dernière vente comprend 100 missiles antiradar à grande vitesse (HARM) AGM-88B, 200 missiles air-air de moyenne portée avancés (AMRAAM) AIM-120C-8, ainsi que des lanceurs et des missiles factices d’exercice. Mais le soutien de la première puissance mondiale à l’île démocratique n’est pas uniquement matériel. Il s’axe en trois parties « l’armement, la formation et l’échange diplomatico-sécuritaire », décrypte Emmanuel Véron. Le tout dans l’objectif de renforcer la « capacité de Taïwan à assurer la défense de son espace aérien, la sécurité régionale et l’interopérabilité avec les Etats-Unis », d’après le Pentagone.

Dans quel contexte cela intervient-il ?

Cette nouvelle annonce de contrat intervient alors que les relations sino-américaines sont extrêmement tendues. « Elles sont au plus bas depuis la guerre froide. Depuis, on avait constaté une amélioration des relations malgré des périodes de refroidissement », explique Emmanuel Véron. Le dossier taïwanais a toujours été un sujet de discorde entre Washington et Pékin. L’Empire du milieu considère que l’île démocratique fait partie de son territoire et menace régulièrement de la récupérer par la force. « C’est un dossier essentiel qui cristallise les tensions » mais le ballon « espion » chinois abattu début février et la multiplication des avertissements quant au positionnement de Pékin sur la Russie, « intensifient la dégradation des relations », avertit le spécialiste de la Chine.

Mardi, la commission du Congrès américain sur la Chine a estimé que l’empire du milieu constituait une menace « existentielle » pour les Etats-Unis. « Le fossé s’agrandit malgré les Nations unies, malgré le fait que le dialogue est maintenu », note Emmanuel Véron. Après que Washington a abattu le ballon chinois au-dessus de son territoire, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken a reporté une rare visite prévue à Pékin, pourtant censée apaiser les tensions avec le rival chinois. « Il est très difficile d’imaginer un réchauffement des relations » dans ce contexte, constate l’enseignant-chercheur.

Comment Pékin pourrait réagir ?

Le protocole est bien rodé pour Pékin. A chaque annonce de livraison ou de collaboration entre Washington et Taipei, le parti communiste chinois réagit avec un communiqué de presse fustigeant le comportement des Etats-Unis qui, selon lui, déstabilisent la région. Suivent ensuite les « menaces et intimidations militaires. Ils font décoller des avions, envoient des bateaux franchir la ligne médiane entre la Chine continentale et Taïwan », relate Emmanuel Véron qui note des réactions « uniformes » de Pékin. « On peut aussi anticiper des cyberattaques en direction de Taïwan, voire des intérêts des Etats-Unis », décrypte-t-il, soulignant que ce type de raid dématérialisé est « quotidien » pour les Taïwanais. « Les cyberdéfenseurs de l’île en comptent entre 3 et 5 millions par jour, l’intensité du harcèlement est colossale », note-t-il. La réaction de Pékin devrait donc se limiter à ces trois étapes qui suivent inlassablement les annonces de Washington.


A plus long terme toutefois, de nombreux observateurs s’inquiètent de voir se profiler une guerre dans la région. Dimanche 26 février, le directeur de la CIA, William Burns, a affirmé à CBS que Xi Jinping avait ordonné à son armée de « se préparer d’ici à 2027 » à envahir Taïwan. Emmanuel Véron affirme, lui, qu’une guerre est possible à Taïwan et autour de Taïwan dès 2024-2025. « En ce moment, c’est de l’anticipation, c’est le travail de la diplomatie. Envoyer ces armes, c’est une forme de dissuasion afin d’éviter au maximum le conflit ouvert », explique-t-il, ajoutant que ça fait office d'« avertissement » pour Pékin. Mais « la Chine ne travaille pas à la paix » et « c’est pour ça que le risque de guerre est grand », estime Emmanuel Véron.

Sujets liés