Afghanistan : Presque vingt ans après la mort du commandant Massoud, son fils se lance en politique

PORTRAIT Au moment où les Américains veulent quitter le pays, Ahmad Massoud, fils de, veut tenter de rassembler les Afghans et Afghanes, une lourde tache

Rachel Garrat-Valcarcel

— 

Ahmad Massoud lance un mouvement politique.
Ahmad Massoud lance un mouvement politique. — WAKIL KOHSAR / AFP
  • Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud tué en 2001, lance un mouvement politique dans les traces de son père.
  • Le moment est clef pour l’Afghanistan, alors que les Américains, qui veulent quitter le pays, négocient avec les talibans.
  • 20 Minutes fait le point sur son parcours, ses idées et ses chances.

Dix-huit ans après la mort du commandant Massoud, le « Lion du Pandjchir », en Afghanistan, son fils, Ahmad, longtemps exilé, monte au front. Il a lancé ce jeudi un mouvement politique qui veut rassembler les Afghans et les Afghanes face aux talibans. Ce mouvement se veut le successeur du Front uni islamique et national pour le salut de l’Afghanistan, mieux connue sous le nom d’Alliance du Nord, dont Ahmad Shah Massoud, son père, était le chef. C’est avec eux qu’il a combattu soviétiques et talibans, lui créant une réputation internationale. 20 Minutes fait le point sur les ambitions de ce jeune lion à l’éducation occidentale, Ahmad Massoud.

Qui est-il ?

Ahmad Massoud a 30 ans. Il est l’aînée et a cinq sœurs. Après l’assassinat de son père, le 9 septembre 2001, deux jours avant les attentats du World Trade Center et du Pentagone, il quitte l’Afghanistan. « Il va d’abord en Iran, puis au Royaume-Uni », explique à 20 Minutes Karim Pakzad, chercheur spécialiste de la région à l’Iris. A Londres, il va étudier pendant sept ans, notamment dans la prestigieuse Académie militaire de Sandhurst.

L’AFP explique qu’Ahmad Massoud n’est revenu en Afghanistan qu’en 2016. Depuis il dirige une association qui porte le nom de son père et promeut notamment l’éducation et la paix. Son père, Ahmed Chah Massoud est une icône nationale : il a d’abord résisté à l’invasion soviétique du pays pendant les années 1980, puis aux Talibans dans les années 2000. Il n’y fait tout de même pas l’unanimité. « Il a été un héros pour une partie de la population, car en Afghanistan, tout est ethnique », décrit Karim Pakzad. Or, Massoud est un tadjik dans un pays majoritairement pachtoune.

Pourquoi maintenant ?

Depuis près d’un an les Etats-Unis, qui souhaitent se désengager du bourbier afghan, ont entamé des discussions jusqu’ici impensables, avec les talibans. Ce groupe d’islamistes radicaux a été délogé du pouvoir à Kaboul à l’automne 2001, après quelques semaines d’une opération militaire que l’armée américaine pensait courte. Presque deux décennies plus tard, elle y est encore. Les négociations semblent arriver à leur terme, avec un accord sur la table, dont on ne connaît pas encore les détails. Surtout, le gouvernement afghan élu est complètement mis à l’écart. « Le représentant américain a montré le texte au président afghan, mais a refusé de lui donner un exemplaire. Les Américains ont vraiment considéré le gouvernement afghan comme fantoche », juge Karim Pakzad.

Une situation qui révolte Ahmad Massoud : « Une majorité d’Afghans sont inquiets des conséquences du processus en cours. Ils se sentent tenus à l’écart », a-t-il dit à l’AFP. « Il ne s’agit pas d’un processus dirigé par les Afghans. C’est quelque chose qui se passe entre les Etats-Unis et les talibans, entre les puissances régionales et les talibans. Où sont les Afghans ? » Or, pour Karim Pakzad, « on rentre désormais dans la phase difficile où les Afghans vont devoir discuter entre eux ». Le fils Massoud pense avoir une carte à jouer.

Quel est son projet ?

Dans plusieurs interviews, Ahmad Massoud a commencé à dessiner un peu le fond de pensée. A l’AFP, il assure vouloir œuvrer pour les « seuls intérêts de l’Afghanistan », sans ambition personnelle. S’il conteste le processus de discussion actuel « il n’est pas opposé à l’accord avec les talibans, rappelle Karim Pakzad. Il dit même que s’ils jouent le jeu de la démocratie, qu’ils respectent les droits des citoyens, la constitution et la République, alors ils pourraient rentrer au gouvernement. Mais si les talibans se comportent comme dans le passé, il a dit qu’il n’hésiterait pas à prendre les armes avec les anciens compagnons de son père. »

Les compagnons de son père, justement, ils sont aujourd’hui « divisés et déchirés », dit le chercheur. Certains participent au pouvoir, d’autres ont rejoint politiquement d’anciens rivaux. Karim Pakzad pense, quand même, qu’avec ses premières initiatives il pourra « recoller les morceaux » des anciens alliés de la Ligue du Nord de son père. Aussi, du fait de son éducation à l’étranger, le chercheur à l’Iris pense que Ahmad Massoud aura « une vision plus ouverte que son père ». D’ailleurs, il a amorcé une ouverture vers les Pachtounes, l’ethnie majoritaire en Afghanistan.

Quelles perspectives ?

Ahmad Massoud lance son mouvement ce jeudi et comme le dit Karim Pakzad à 20 Minutes, « on en est aux balbutiements, il débute en politique ». « Pour cela, il utilise l’aura de son père », car il est encore pratiquement inconnu là-bas, du fait de son long exil. « Mais il est attendu par la population du Panchir (la vallée d’origine de la famille, au Nord de Kaboul) et par les Tadjiks en général », estime le spécialiste. « Mais le fait même qu’il abandonne toute cette vie tranquille et qu’il revienne en Afghanistan pour se donner une mission je crois que c’est bien vu, que c’est un point positif pour lui. L’actuel président de la République a vécu trente ans à l’étranger, il a même toujours la nationalité américaine ! »

« Maintenant il faut attendre, au moins quelques mois si non plus pour voir s’il peut réaliser ce qu’il annonce sur le papier. Il n’a pas fait ses preuves. » Le reste dépendra aussi de l’évolution politique de l’Afghanistan suite à l’accord imminent entre Américains et talibans et des discussions entre afghans : « Quel régime demain ? Quel gouvernement demain ? Est-ce qu’on repousse l’élection présidentielle ? Est-ce qu’on fait un gouvernement provisoire ? Est-ce qu’on change la constitution ?…. Il y a énormément d’éléments en jeu. Et tout cela influera sur l’évolution pratique de la carrière politique d’Ahmad Massoud. »