Pilonnée, Beyrouth s'est tue

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Au terme d’une troisième nuit de bombardements,
Beyrouth, la capitale libanaise, a tiré le rideau hier.
A l’ouest et au suden secteur musulman comme à l’est en secteur chrétien, les habitants se calfeutrent chez eux, la télé en permanence allumée tant que le courant n’est pas coupé. Les rues de la ville sont presque vides ; même le stationnement est devenu
facile. Les habitants ont préféré s’exiler dans des zones plus sûres. « Suis trop flippée, vais pas travailler, pars à la montagne, au Nord. Désolée », a écrit Julie, journaliste française au Liban, à son patron
par SMS. Pourtant, hier, plus aucune région du pays ne semble à l’abri des bombes. Les canons et les missiles israéliens ciblent les ponts au nord de Beyrouth. Même le port de Djouniyeh, à une vingtaine
de kilomètres, en plein fief chrétien, a été touché. A Beyrouth, quelques rares klaxons résonnent encore dans la ville entre le bruit des bombes. Les routes sont offertes aux téméraires et depuis la veille, les accidents de la circulation s’ajoutent au chaos ambiant, car les automobilistes n’hésitent plus à prendre à vive allure toutes les rues en sens interdit.
Avec les images diffusées en boucle de la banlieue sud de la ville, fief du Hezbollah, en partie ravagée par les raids israéliens, les habitants des quartiers chrétiens jusque-là épargnés affichent leur angoisse
de voir arriver des populations, chiites et souvent
pauvres, qu’ils ne croisent habituellement jamais. « Il y en a qui ont voulu s’installer dans une école, raconte Raghida, la quarantaine, qui travaille à l’aéroport. Les gens du quartier les en ont empêchés. Vous ne savez pas de quoi ils sont capables ! » Les vieilles rancoeurs et l’incompréhension reprennent le dessus. Ceux qui ont connu la guerre civile ne veulent pas revivre le même enfer, et refusent de quitter leur maison, de peur qu’elles puissent être à nouveau
occupées si l’opération israélienne s’inscrit dans la
durée.«Qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je dois rester ? On ne sait pas quand ça va se terminer, on ne sait pas ce que vont faire les chiites… », s’inquiète une vieille habitante de Sodeco, quartier central et stratégique situé sur l’ancienne ligne verte séparant la capitale en deux durant la guerre civile qui a sévi entre 1975 et 1990.

Dans les rues de Beyrouth, outre les longues files d’attente devant les consulats étrangers, on passe encore devant quelques rares magasins ouverts. « Je n’ai jamais vu autant de gens en une seule journée, rapportait samedi soir Chadi, jeune employé d’un supermarché qui reste ouvert tard le soir. Depuis deux jours, les gens achètent tout ce qui peut se conserver longtemps. » Et ils semblent avoir raison. Car à Beyrouth ces jours-ci, s’il est un phénomène qui se propage aussi vite que l’angoisse, c’est évidemment la rumeur. Hier matin, celle qui enflait le plus oncernait la pénurie de biens alimentaires. Ainsi, certains restaurants de quartier ne désemplissent pas depuis le début du conflit. « Les gens veulent continuer
à vivre, mais ne sortent pas d’un périmètre restreint », explique Georges, patron d’un boui-boui. Pour combien de temps encore…

Nathalie Bontems (à Beyrouth)