Le tribunal khmer rouge dans l'indifférence

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Les juges du tribunal chargé de juger les anciens chefs khmers rouges ont prêté serment début juillet 2006. Mais ce procès, censé permettre à la nation cambodgienne de se reconstruire, ne passionne guère.

«On a trop traîné pour juger ces gens»

«J’ai entendu dire qu’on est en train d'ouvrir un tribunal pour condamner les anciens chefs khmers rouges. Ça ne m’intéresse pas. On a trop traîné pour juger ces gens.» Sok Sem, un ancien Khmer rouge de Pailin, une petite ville de l’ouest cambodgien, sait qu’il ne comparaîtra pas devant la justice internationale. Car le procès ne jugera que les leaders les plus importants du régime de Pol Pot. Sok Sem, lui, était un petit soldat. Il a sauté sur une mine. Il a perdu une jambe. Aujourd’hui, dans les cafés bruyants et poussiéreux de Pailin, gros bourg inhospitalier de l’ancien fief khmer rouge, les télévisions donnent parfois des informations sur le tribunal. Sok Sem n’écoute plus.

Vingt-sept ans après la chute du régime sanguinaire de Pol Pot, justice n’a toujours pas été rendue. Les historiens estiment que les crimes khmers rouges ont entraîné la mort de près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979, soit le quart de la population de l’époque. Dès la prise de Phnom Penh, les habitants de la capitale ont été déportés aux quatre coins du pays pour travailler. Les élites intellectuelles ont été massacrées. Les écoles fermées. La monnaie et les lois abolies. Pourtant, la majorité des anciens dirigeants communistes n’a jamais eu à s’expliquer devant un tribunal. Certains coulent des jours paisibles à Pailin.

Coût élevé

Ce procès arrive tard. Il coûtera cher. Avec les 56,3 millions de dollars de dépenses prévues, les nombreux anciens Khmers rouges des environs de Pailin, aujourd’hui des agriculteurs peu fortunées comme Sok Sem, auraient préféré construire des écoles et des routes. May Sarat, une ancienne combattante communiste, aurait aimé que cet argent serve à combattre la corruption qui gangrène sa région. Thong Thon, un ancien officier de l’armée rouge de Pailin, trouve la note un peu salée pour simplement se rappeler un passé douloureux et «établir des documents de mémoire».

Des enquêtes d’opinion ont été menées pour savoir si les Cambodgiens soutiennent le procès. Les résultats sont contradictoires. Mais ils ne montrent pas un enthousiasme débordant. Car dans les campagnes du pays, manger, travailler, avoir un toit, sont des préoccupations plus urgentes que juger des leaders politiques d’il y a trente ans.

Pas soutenu par la population

La presse reflète ce désintérêt. «Elle s’est contentée de rendre compte de l’évolution du processus qui a permis la mise en place du tribunal. Au-delà de ces aspects factuels, il n’y a pas grand-chose, pas d’articles qui fouillent cette période de l’histoire», analyse Pierre Gillette, le rédacteur en chef du quotidien francophone «Cambodge Soir». «Je ne pourrais pas dire que ce procès s’ouvre parce que les gens le souhaitent», conclut-il. Le tribunal doit permettre au Cambodge de se bâtir un avenir meilleur. Difficile s’il n’est pas soutenu et encouragé par un vaste mouvement populaire.

Au Cambodge, Jérôme Boruszewski (texte et photo)