«La direction d'Al-Qaida est toujours active mais accaparée par la guerre avecles Etats-Unis»

INTERVIEW Un an après la mort de Ben Laden, Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes, chercheur associé à l'EHESS, fait le point pour «20 Minutes» sur l'état de la mouvance...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Oussama ben Laden (G) et Ayman  al-Zawahri (D) lors d'une interview pour le  journal Dawn, le 10 novembre 2001.
Oussama ben Laden (G) et Ayman al-Zawahri (D) lors d'une interview pour le journal Dawn, le 10 novembre 2001. — REUTERS/Hamid Mir/Dawn newspaper

Il y a un an, le leader d’Al-Qaida, Oussama ben Laden, était tué par un commando des forces spéciales américaines au Pakistan. Depuis, l’organisation, qui s’est trouvé un nouveau chef en la personne d’Ayman Al-Zawahiri, semble en perte de vitesse. Une allégation que ne corrobore pas tout à fait Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes, chercheur associé à l’EHESS.

Depuis la mort d’Oussama ben Laden, où en est Al-Qaida?

Il faut distinguer deux choses. D’une part la politique de communication mise en place par les Etats-Unis pour vendre la mort de Ben Laden comme un coup extrêmement dur porté à Al-Qaida, presque un coup de grâce, faisant entrevoir une victoire prochaine. Et d’autre part, effectivement, le fait que la direction centrale d’Al-Qaida (située au Pakistan avec un prolongement en Afghanistan) peut sembler moins forte qu’Al-Qaida dans la péninsule arabique (Aqpa) ou Al-Qaida au Maghreb islamique(Aqmi).

La direction centrale d’Al-Qaida serait donc affaiblie?

Elle est toujours active, mais est accaparée par la guerre qu’elle livre aux Etats-Unis. Avant, elle constituait des réseaux pour frapper à l’extérieur, commettre des attaques plus globales, alors qu’aujourd’hui, la simple présence des troupes américaines et occidentales sur le territoire afghan lui permet d’engager des actions.

Cependant, son implantation depuis plusieurs décennies dans la région et ses liens très profonds avec les mouvances islamistes locales, permettent de dire que cette zone continuera d’être un terreau fertile pour le développement de l’islamisme et du terrorisme, notamment après le retrait des forces américaines et occidentales d’Afghanistan, et la possible constitution de réseaux encore plus puissants.

La mort de Ben Laden a donc permis une décentralisation de l’organisation?

Cette décentralisation n’a pas commencé avec la mort de Ben Laden, qui n’est qu’un élément à haute teneur symbolique, factuel, mais qui n’a pas la valeur de charnière pour l’organisation. L’éclatement de la mouvance était déjà acté depuis longtemps, depuis 2001. Al-Zawahiri est aujourd’hui le leader de la direction centrale d’Al-Qaida, mais au-delà de lui et de deux ou trois de ses lieutenants, il y a un déficit en matière de relève, il n’y a personne qui pourrait endosser le rôle de chef. D’où un déplacement vers d’autres régions comme le Sahel et le Sud Yémen, d’autant plus qu’Al-Qaida-central ne semble pas avoir de stratégie claire, contrairement à Aqmi et Aqpa, qui renforcent leur réseau, contrôlent un territoire, et ont ainsi lancé les bases d’un proto-émirat islamique, ce qui est une victoire pour toute la nébuleuse Al-Qaida.

Aqmi et Aqpa sont donc les principales forces de l’organisation?

C’est aussi une force de la nébuleuse d’avoir réussi à créer une dynamique de sympathisants qui vont frapper avec leur propre agenda et leurs propres actions, les fameux «loups solitaires», qui, en dehors du cadre de la franchise ou du militant type, vont inscrire leur(s) action(s) dans la mouvance Al-Qaida. Inconvénient cependant: ces actions sont moins importantes que celles que l’organisation a pu organiser auparavant avec un réseau bien structuré, comme dans l’est de l’Afrique en 1998 ou les attentats du 11-Septembre. Ce qui contribue à renforcer la thèse de l’affaiblissement et de la fin toute proche d’Al-Qaida. Al-Qaida a certes perdu en intensité des frappes, mais a gagné sur le plan expansif, de la dispersion des idées.