François Cantier : «Il fallait un responsable, tant mieux s'il est étranger»

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Interview de François Cantier, président de l'association Avocats sans frontières France.

Dans quel état sont les accusés à la veille de ce nouveau procès ?

Ils sont en prison depuis février 1999. Nous les avons rencontrés à trois reprises et nous avons pu constater qu'ils étaient dans un état de détresse psychologique. Plusieurs d'entre eux ont été torturés pour obtenir des aveux corroborant la thèse de l'accusation. A savoir, qu'ils ont inoculé volontairement le virus à l'instigation d'agents du Mossad (les services secrets israéliens).

Pourquoi êtes-vous persuadé de leur innocence ?

Des expertises ont été réalisées par des chercheurs internationaux comme le professeur Luc Montagnier, qui a découvert le virus du sida. Toutes concordent pour dire que ces contaminations ne peuvent pas être dues à un acte volontaire, mais qu'elles ont été causées par de mauvaises conditions d'hygiène. Ce sont donc six innocents qui sont aujourd'hui rejugés.

Ces expertises seront-elles suffisantes ?

Pour casser le jugement, la Cour suprême de Libye a relevé des violations des droits de la défense, notamment les aveux passés sous la torture. Deux policiers ont en effet reconnu que les infirmières avaient été brutalisées. Nous allons aussi demander de nouvelles expertises.

Pourquoi la justice libyenne s'acharne-t-elle contre eux ?

Nous sommes des avocats, nous ne devons avoir qu'une démarche professionnelle. Nous ne voulons pas porter d'accusation à caractère général contre le régime libyen et sa justice. Il y a des causes particulières : il fallait un ou deux responsables et tant mieux si ça tombait sur des étrangers. Mais il y a aussi des raisons plus générales. En face de ce type de drame, il est difficile de déterminer les responsabilités. En France, dans l'affaire du sang contaminé, la justice est allée chercher du côté des médecins, des hôpitaux et des responsables politiques.

Et les tortures ?

Malheureusement, la torture existe dans beaucoup de pays, la Libye n'en a pas le monopole. L'opinion publique était en émoi et il fallait faire avancer l'enquête. Si des coupables avaient avoué dans l'affaire du sang contaminé, les Français auraient hurlé à la mort.

La diplomatie a-t-elle joué un rôle dans ce dossier ?

A l'heure actuelle, une mobilisation internationale s'est mise en place, nous y avons d'ailleurs participé. La Bulgarie, l'Union européenne et même le président Bush se sont mobilisés, mais l'opinion n'est pas encore touchée. Nous avons défendu une femme au Niger, accusée d'adultère et condamnée à mort. Il y a eu un mouvement important, et cela nous a aidés à obtenir son acquittement. Face à des situations comme celle-là, seules des actions publiques peuvent aboutir à un résultat positif.

Vous pensez que la mobilisation internationale pourrait les sauver ?

Nous craignons que les infirmières soient condamnées s'il n'y en a pas.

Y a-t-il des précédents ?

Des personnels médicaux qui auraient volontairement inoculé le virus du sida, il n'y en a jamais eu. Là, en plus, il y a une erreur de casting entre le médecin palestinien et les prétendues instigations du Mossad. ça ne tient pas debout.

Recueilli par Béatrice Colin