Syrie: La chirurgie utilisée comme arme de répression par Bachar al-Assad

TEMOIGNAGES Un homme de 61 ans, arrêté par l'armée de Bachar al-Assad, a été envoyé sans raison à l'hôpital. Il en est ressorti avec un rein en moins...

William Molinié (texte), Alexandre Gelebart (photos)

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Un homme de 61 ans montre sa cicatrice, preuve qu'un rein lui a été volé lors d'un séjour forcé à l'hôpital, en Syrie.
Un homme de 61 ans montre sa cicatrice, preuve qu'un rein lui a été volé lors d'un séjour forcé à l'hôpital, en Syrie. — ALEXANDRE GELEBART/20MINUTES

De nos envoyés spéciaux à la frontière syrienne

C’était en avril dernier. Abdullah*, 61 ans, rentrait du travail. Sur la route de son petit village à quelques kilomètres de Deraa au Sud de la Syrie, plusieurs militaires l’ordonnent de s’arrêter. «Ils m’ont embarqué. Sans rien me dire», raconte-t-il. S’ensuivent une série de coups, «sur tout le corps», précise-t-il. Après quinze jours passés dans une prison militaire, il est envoyé à l’hôpital. «Ils m’ont dit que j’étais malade. Alors j’ai demandé au médecin. Il a confirmé qu’il fallait m’opérer. Il m’a fait une piqûre. J’ai perdu conscience», ajoute-t-il.

«Lorsque je me suis réveillé, j’ai senti quelque chose sur le côté de mon bas-ventre. C’était un pansement». «Une fois sorti, après quelques jours de traitement, je suis allé dans un hôpital clandestin, chez un ami qui est docteur. Il m’a dit qu’il n’y avait plus qu’un seul rein dans mon corps».

Fausses amputations

Sa main tremble, son teint est jaune, sa voix chevrotante et son ventre ballonné. A Ramtha, dans le Nord de la Jordanie, où il est réfugié depuis dix jours dans un camp sous protection militaire, Abdullah extériorise difficilement sa rancœur. Il y a certes, «de l’injustice», parfois «de la peur», mais surtout de «la haine». Ce vieil homme, à l’allure de patriarche a fui la Syrie avec son fils et ses cinq petits-enfants, se cachant derrière les arbres ou les rochers, pour éviter d’être repéré par les militaires restés fidèles à Bachar al-Assad. «En apprenant qu’on m’avait enlevé un organe sans raison, ma première réaction a été de partir. Mais mon fils m'en a empêché. On s'est décidé il y a dix jours, lorsqu'on a appris que les militaires avaient comme plan de tuer les enfants».

Il n’est pas le seul à raconter avoir subi des violences médicales. Fausses amputations, tortures sur les blessés, infections volontairement provoquées… Les témoignages de réfugiés qui ont subi de tels sévices se multiplient à la frontière syrienne. «Parfois, des gens ont été amputés alors qu’ils n’ont reçu qu'une balle dans la main ou dans le pied. Ce n'est pas rare ici de réparer des opérations chirurgicales», alerte le docteur Al-Khwaldeh, neurochirurgien et membre de l’Union des médecins arabes.

Le régime syrien en vient même à torturer les morts. «Un gars qui avait déserté l’armée a été retrouvé par les militaires. Ils l’ont exécuté. Les soldats de Bachar, pour effrayer les gens, ont coupé sa tête et l’ont mise tout en haut d’un char. Ensuite, ils ont défilé en ville», raconte Abdullah. Il ajoute: «Ce gamin est mort parce qu’il a refusé de tuer sur des civils». Tout comme son beau-fils, dont le corps, six mois après, n’a toujours pas été rendu à la famille. «Si on ne découvre pas de charnier aujourd’hui en bordure des villages syriens, c’est parce que tous les morts sont ramassés par les militaires», avance Abdullah. Selon lui, «les soldats les regroupent dans leurs bases».

* Par peur des représailles, ce réfugié nous a demandé de changer son nom.