Russie: «Election, campagne, candidats, tout est virtuel, on sait déjà qui va gagner»

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Le candidat à l'élection présidentielle russe, Vladimir Poutine, lors d'un meeting de campagne, le 23 février 2012.
Le candidat à l'élection présidentielle russe, Vladimir Poutine, lors d'un meeting de campagne, le 23 février 2012. — REUTERS/Sergei Karpukhin

Que peut-on dire du bilan de Vladimir Poutine, après 12 ans d’exercice du pouvoir?

Dans les années 1990-2000, à la fin de l’ère Eltsine, Vladimir Poutine a permis à la Russie de sortir du chaos. Puis, ça a été la stagnation. Poutine n’a rien fait pour moderniser le pays, effectuer les réformes essentielles, comme celle de la justice, du système de santé, la lutte contre la corruption… Il y a bien eu des effets d’annonce, mais pas de réforme réelle. Désormais, selon certains experts, c’est la décadence: la Russie ne produit pratiquement plus rien, vit essentiellement des importations. Elle n'est plus qu'un fournisseur mondial de matières premières et d'armements. Et au lieu d'investir dans les secteurs déficients, la Russie se réarme et modernise son armée. Contre quels ennemis?

Depuis le début de la crise, 20 millions de Russes supplémentaires sont passés sous le seuil de pauvreté, ce qui représente environ 50% de la population actuelle, et il y a quelque 10 millions de chômeurs. Dans le même temps, le nombre de millionnaires et de milliardaires a doublé. A tous les niveaux, le Kremlin est présent. Il n’y a pas de verticale du pouvoir, c’est une verticale de la corruption. En 2011, les fraudes se sont multipliées, le montant du pot-de-vin a été multiplié par 3,5, et la fuite «officielle» des capitaux a doublé. Les riches n’investissent pas leur argent en Russie, mais le placent offshore. La situation est catastrophique pour le peuple.

D’où les manifestations de ces derniers mois?

Les citoyens sentent qu’on leur a tout confisqué, y compris leur petit pouvoir d’électeurs, et après 20 ans, ils commencent à entrevoir ce que pourrait être un régime démocratique, avec des institutions qui fonctionnent, des contre-pouvoirs… Les gens qui manifestent ne sont pas des révolutionnaires, mais des pacifiques, qui veulent qu’on les respecte en tant que citoyens, qui ne supportent plus d’être traîtés par le mépris par un pouvoir arrogant, cynique et autiste, qui a pour seul objectif son propre enrichissement et l’enrichissement de ses proches. Ils ne veulent pas faire tomber l’Etat, ils veulent simplement vivre mieux.

A l’inverse, une partie des Russes est encore pro-Poutine. Dans les manifestations organisées par le pouvoir, il y a ceux qui profitent du système installé par Poutine (fonctionnaires, bureaucrates, policiers, juges à la botte du pouvoir, fisc, politiques et militaires…), donc qui n’ont pas envie que ça change, il y a les pro-Poutine qui ne se posent pas de question, le suivent les yeux fermés car il incarne une forme de stabilité, mais il y a aussi ceux qui sont obligés de venir, car ils ont été menacés de perdre leur emploi, de ne pas obtenir leur diplôme…

Quelle issue possible dans cette situation?

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de solution. La Russie aujourd’hui n’a plus ni perspective ni projet. Les Russes voudraient que ça change, mais si Poutine part, il ne sera pas forcément remplacé par un démocrate mais plus vraisemblablement par un militaire ou un ancien du FSB, et le système de collusion entre la pègre et les élites est tellement installé qu’il va continuer. Je ne vois pas comment cela pourrait cesser du jour au lendemain. De plus, il n’y a pas vraiment d’alternative politique à Poutine. L’opposition, laminée depuis 12 ans et qui n’a pas accès aux médias, n’a pas de leader ni de programme.

Poutine devrait donc être réélu?

Bien sûr. Election, campagne, candidats, tout est virtuel. On sait déjà qui va gagner. Parmi les quatre candidats opposés à Vladimir Poutine, un seul est vraiment un adversaire: Gennady Zyuganov, le leader du parti communiste. Les trois autres sont des figurants pour que, vue de très très loin, cette élection ait l’air pluraliste. Mais en réalité, ce n’est pas une élection, c’est un plébiscite.

Alors que les Russes demandent des élections libres et honnêtes, que ce soit pour les législatives ou la présidentielle, c’est le Kremlin qui décidera s’il y aura un ou deux tours. Poutine peut prendre l’option de la pseudo-démocratie, en laissant un second tour se tenir, ou choisir celle de la démonstration de sa puissance en l’emportant au premier tour. L’inconnue, c’est la réaction des opposants après sa réélection: vont-ils manifester? Et le pouvoir va-t-il laisser faire?