Egypte: «La place n'est plus occupée par ceux qui ont fait la Révolution»

PORTRAIT Il a fait la révolution de la place Tahrir mais n'en voit pas les retombées. Mustapha, jeune originaire du sud du pays, fait aujourd'hui face au quotidien...

Armelle Le Goff, envoyée spéciale au Caire

— 

Mustapha, la vingtaine, se sent dépossédé de la révolution de la place Tahrir. Ici au Caire, le 16 février 2012.
Mustapha, la vingtaine, se sent dépossédé de la révolution de la place Tahrir. Ici au Caire, le 16 février 2012. — VINCENT WARTNER/20 MINUTES

De notre envoyée spéciale en Egypte,

Il a quitté son village du sud de l’Egypte à l’âge de 13 ans. «J’ai fait une sorte de fugue, raconte Moustapha en riant. J’ai pris mon sac, sauté dans un train et j’ai rejoint Le Caire.» Là, il dort chez un marchand de meubles, originaire de son village d’El Menya et travaille pendant six mois chez un boulanger. Il se fait ensuite embaucher dans une carrière avec son frère Mohamad.

Tahrir, une révolution dans la révolution

Des années de petits boulots plus tard, Moustapha a la vingtaine, des cales plein les mains, mais un sourire éclatant et autant de rêves que le lui permet son statut de fils de paysans venu vendre sa force de travail à la capitale. Quasi analphabète, comme 44% de la population égyptienne [selon un rapport de la Banque mondiale, daté de 2010], il a pourtant depuis longtemps conscience des inégalités qui pèsent sur sa condition. Alors, pour lui, comme pour son frère, les événements de Tahrir ont constitué une révolution dans la révolution. Pour la première fois, il leur était offert de participer à une reprise de pouvoir par le peuple. L’occasion était trop belle. Durant ces quelques semaines de colère, Moustapha et Mohamad n’ont pas quitté les barricades. Aujourd’hui, à l’unisson de leur pays, ils déchantent. «La place n’est plus occupée par ceux qui ont fait la Révolution», observe Mohamad.

«Les mariages d’amour, cela n’existe pas»

Le pouvoir non plus. Alors leurs rêves de changement, ils savent qu’ils ne se concrétiseront pas tout de suite. En attendant, ils préparent leurs propres lendemains dans une société aux codes bien établis. Ainsi, tout l’argent épargné par les deux frères va à l’aîné Mohamad, qui doit se marier avec une fille de son village à la fin du prochain mois de Ramadan. Coût de l’union pour le marié: 25.000 livres [2.500 euros] de bijoux; un appartement; les meubles de la chambre à coucher, du salon et de la salle à manger. La perspective du mariage le ravit, même s’il connaît à peine sa future épouse.

Rien que de très classique dans l’Egypte d’aujourd’hui. «Les mariages d’amour, cela n’existe quasiment pas, sauf dans les classes intellectuelles, affirme Chaban, documentariste égyptien. Mais le pire ce n’est pas cela, c’est la pression économique qui pèse sur le mariage. Du coup, les jeunes se marient tard et cela créé une énorme frustration.» En Egypte, où la virginité des femmes reste une valeur cardinale, il est compliqué, voire impossible, pour un couple d’avoir des relations sexuelles avant le mariage. Pour celles qui se laisseraient aller à leur désir, le risque, aujourd’hui encore, c’est de finir comme Nafissa, l’héroïne de Quand vient la nuit, du prix Nobel de littérature égyptien Naguib Mahfouz, abandonnée pour avoir succombé.

L’espoir d’une société plus libre

Moustapha, qui vit une relation secrète avec une de ses voisines au village, regrette que les choses soient si compliquées: «Si c’était plus simple, on pourrait être ensemble maintenant.» Avec son frère Mohamad, ils ont trouvé un emploi dans des galeries d’art contemporain. Un tout autre monde, qui leur offre l'horizon d’une société plus libre et moins régie par les traditions. «Si un jour j’ai une fille et qu’elle tombe amoureuse, peut-être pourra-t-elle me le confier, espère Moustapha. C’est tout ce que je souhaite.»