Monseigneur Louis Sako : « Nous devons aider les musulmans à évoluer en douceur »

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Interview de monseigneur Louis Sako, archevêque de l'église chaldéenne à Kirkouk, en Irak.

Combien y a-t-il de chrétiens en Irak ?

Actuellement, un demi- million. Il y a trente ans, ils étaient un million.

Comment expliquer cet exode ?

Des raisons politiques, économiques et sécuritaires ont poussé les gens à l'exil. Sous le dictateur Saddam, il y a eu le conflit avec l'Iran, puis la guerre du Golfe, le massacre des Kurdes... Les hommes ont également fui le service militaire qui durait vingt ans.

Et maintenant ?

Nous sommes passés de la dictature à l'anarchie. Il n'y a plus de loi, la police est très faible, l'armée en formation et les plus forts sont les terroristes. Chaque jour, des innocents sont tués. Les chrétiens sont aussi plus menacés. A Kirkouk et en zone kurde la situation est plutôt calme, mais dans le reste du pays, ils ont peur d'être tués ou enlevés. Avant, les portes des églises étaient ouvertes, sous la protection du régime. Aujourd'hui tout est fermé.

Vous regrettez alors la chute de Saddam Hussein ?

Absolument pas. Tout était interdit, il était impossible de critiquer le régime. Aujourd'hui, nous avons beaucoup de liberté, contrairement aux autres pays arabes, où ils ne savent pas ce que c'est. Car dans leur système religieux, l'homme est comme une marionnette, il n'est pas formé à la réflexion, il n'est pas libre, ce dont bénéficient les régimes en place. Nous, nous avons désormais quantité de journaux, de télévisions, de radios...

Vous êtes surtout victimes de la violence...

C'est vrai que le mal s'installe vite, contrairement au bien, mais il n'a pas d'avenir. Nous sommes tout de même le premier pays arabe dont la population a approuvé sa Constitution en votant.

Justement, la référence à la charia (loi islamique) dans le texte vous inquiète-t-elle ?

Oui. Il y a une contradiction entre démocratie et charia. Les lois islamiques ne sont pas compatibles avec nos moeurs et nos valeurs. Nous en parlons avec les leaders politiques du pays, mais les violences n'aident pas : le gouvernement ne peut pas sortir de la zone verte de Bagdad.

Que leur dites-vous ?

Les musulmans doivent profiter de l'expérience historique des chrétiens, qui ont connu dans le passé des régimes théocratiques. La charia est un anachronisme, ce qui valait à l'époque de son écriture ne l'est plus aujourd'hui, le monde a changé, même si les Orientaux, chrétiens compris, veulent le conserver tel quel.

Ils écoutent ce discours ?

Ils l'entendent mais parfois cela les choque. Ils n'ont jamais remis à jour leurs textes religieux. C'est à nous de les aider, en douceur, à évoluer.

Les Kurdes sont favorables à un Etat fédéral. Et vous ?

Pourquoi pas, cela peut créer une rivalité positive.

Cela ne risque-t-il pas plutôt de provoquer l'explosion de l'Irak ?

C'est un risque, effectivement. Pendant trente-cinq ans, l'Irak était Saddam et Saddam était l'Irak. Les gens n'ont pas été formés au patriotisme ni au nationalisme. Mais je crois aussi que l'Irak, qui a des ressources formidables, a tout pour être un pays moderne. Il faut l'aider, il commence à peine, comme un bébé.

Recueilli par Clémence Lemaistre