«Pour recruter un soldat de l'armée afghane, les talibans se servent des mêmes ressorts psychologiques que ceux employés par les espions»

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Un capitaine et un adjudant ont déposé une plainte contre X devant le tribunal aux armées de Paris pour atteintes involontaires à l'intégrité de la personne, à la suite de l'explosion de mines en 2008 alors qu'ils servaient en Afghanistan, a-t-on appris auprès de leur avocate.
Un capitaine et un adjudant ont déposé une plainte contre X devant le tribunal aux armées de Paris pour atteintes involontaires à l'intégrité de la personne, à la suite de l'explosion de mines en 2008 alors qu'ils servaient en Afghanistan, a-t-on appris auprès de leur avocate. — Joel Saget afp.com

Les corps des soldats français tués vendredi en Afghanistan ont été rapatriés dimanche en France. Comme l’avait annoncé le porte-parole des talibans, affirmant qu’ils étaient « capables d’infiltrer les rangs de l’ennemi pour réaliser des attentats », les soldats français ont été victimes d’une attaque lors d’un entraînement, à l’intérieur d’une base française de la Kapisa. Jean-Jacques Cécile, ancien membre des services de renseignement militaire et journaliste indépendant spécialisé défense, explique à 20 Minutes comment les talibans infiltrent l’armée afghane.

Comment expliquer que la fusillade a été revendiquée par la mouvance alors que le tireur dément être un taliban?

Ce type de passage à l’acte n’est pas forcément le fait de talibans. Certains peuvent être motivés par un « choc » entre deux cultures qui ne se comprennent pas forcément [le tireur présumé a déclaré que son geste avait été motivé par une vidéo qu’il a visionnée, sur laquelle des marines américains urinent sur les cadavres d’Afghans, ndlr]. Il peut aussi s’agir de forces talibanes infiltrées. En tout état de cause, si les motivations peuvent être diverses, même lorsqu’elles ne sont pas idéologiques, c’est l’intérêt des talibans de récupérer ces actions pour clamer haut et fort qu’ils en sont à l’origine.

Justement, comment les talibans infiltrent-ils l’armée afghane?

De deux façons. Soit ils infiltrent quelqu’un au sein de cette armée, soit ils recrutent quelqu’un qui est déjà enrôlé dans l’armée. Cette seconde option est actuellement la plus simple pour eux, en utilisant la manipulation psychologique. Ils se servent des mêmes ressorts psychologiques que ceux employés par les espions, que les Anglo-saxons ont synthétisé sous le sigle MICE, pour money (argent), ideology (idéologie), coercition, ego.

Ils peuvent par exemple recruter un soldat afghan en lui expliquant que lui va se sacrifier, mais qu’ils feront bénéficier sa famille d’une vie meilleure (argent), ou ils peuvent le manipuler en instrumentalisant sa foi musulmane et en le menant à l’intégrisme (idéologie).

Comment les forces occidentales en Afghanistan peuvent-elles lutter?

Il faut d’abord remettre les chiffres en perspective. Entre mai 2007 et mai 2011, on a recensé 26 morts ou tentatives de mort vis-à-vis d’instructeurs auprès de l’armée afghane, qui ont coûté la vie à au moins 58 Occidentaux. Cela représente environ 6 % de tous les morts par acte hostile sur cette période. C’est donc un phénomène relativement marginal.

Ensuite, il n’y a pas de risque zéro dans ce genre de situation. Il n’est pas possible de faire une enquête très approfondie sur chaque candidat, et même les spécialistes du contre-espionnage s’y trompent. La preuve : le 30 décembre 2009, un attentat-suicide a eu lieu sur la base de Chapman, dans la province de Khost, qui abrite la Special Activities Division de la CIA. Sept Américains ont été tués.

La seule solution pour réduire le risque de façon significative serait d’injecter des moyens humains supplémentaires pour effectuer ces enquêtes qui relèvent du contre-espionnage. Mais la tendance est plutôt au retrait des forces actuellement.